Prolétarisation des enseignants
Le rôle de la prolétarisation des enseignants révèle progressivement toute son importance. Rendre leur subordination aux experts ministériels effective et totale permettrait une application des politique éducatives de classe. Depuis (au moins) Jean-Michel Blanquer, les différents gouvernements y œuvrent sans relâche. Les mesures permettant cette précarisation sont multiples. Le déclassement salarial qui permet l’introduction de la logique du paiement à la tâche (le Pacte enseignant), la multiplication des postes à profil (dont le dispositif Marseille en grand est un cheval de Troie) et la création des hiérarchies intermédiaires (la loi Rilhac) en font partie.
Tout est donc mis en place pour que les enseignants, en quête de primes, de postes pas trop loin de chez eux et surveillés de près par leur hiérarchie de proximité, finissent par accepter toutes les injonctions descendantes. Que le fiasco des groupes de niveaux ne soit plus possible (dans 3 collèges sur 4 les équipes en place avaient décidé de contourner la réforme en constituant des groupes hétérogènes).
Une pédagogie réduite aux fondamentaux
Mais les groupes de niveau n’étaient qu’un des aspects de cette politique d’assignation à résidence sociale. Tant d’autres initiatives se mettent en place avec pour dénominateur commun la réduction des enseignements à des techniques, des compétences mécaniques, les fameux fondamentaux tant vantés.
Tout repose sur une conception fallacieuse de la pédagogie. On ne cesse de prôner un recentrage sur des apprentissages dits fondamentaux. On nous dit que les élèves devraient commencer par maitriser les fondamentaux chers à M. Blanquer (lire, écrire, compter et respecter autrui) avant tout autre apprentissage. Or, lorsque ces apprentissages fondamentaux perdent toute autre finalité que leur propre existence, qu’ils ne sont jamais adossés à des potentialités émancipatrices, ils ne sont au fondement de rien d’autre que la perpétuation de la société actuelle avec son lot croissant d’inégalités et d’injustices.
Les injonctions ministérielles de ces dernières années concernant le premier degré vont toutes dans ce sens. Du projet avorté 2S2C qui prévoyait une suppression pure et simple des enseignements sportifs, artistiques et culturels à l’école primaire et leur délégation aux collectivités, jusqu’à la réduction de la formation continue aux fameux Plans maths et français, en passant par la publication de nouveaux programmes et l’imposition des évaluations nationales dans ces deux disciplines, la cohérence est bien au rendez-vous.
Des programmes de cycles 1 et 2 rejetés
Comme pour les évaluations, le contenu des programmes et la vision réductrice des disciplines et du métier enseignant qu’ils véhiculent sont fortement problématiques.
La forme de leur genèse est pleine de sens. Les programmes de cycles 1 et 2 seront imposés à la rentrée prochaine malgré leur rejet massif par le monde enseignant. Concernant le cycle 3 une consultation a eu lieu entre le 13 janvier et le 7 février 2025. Soit exactement une semaine après les vacances de Noël et un jour avant le début des vacances de la première zone. Le ministère demande ainsi à ses agents de lire et analyser un document de 165 pages puis d’y apporter une contribution écrite. Placer une telle consultation en dehors des périodes de vacances montre le désintérêt du ministère pour l’avis de ses personnels mais aussi le désintérêt quant aux facteurs de risques psycho-sociaux que de tels agissements ne manquent pas d’engendrer.
La vision des disciplines, des processus d’apprentissages et par conséquent du métier enseignant que véhiculent ces programmes est elle-même étriquée. En imposant une conception mécaniste des apprentissages on impose une cadence précise aux enseignants. Que ce soit en lecture ou en mathématiques, les programmes imposent des objectifs à atteindre dans chaque période. La réussite en lecture se mesure en nombre de mots lus par minute. La maitrise de l’écriture et de la production de textes en nombre de lignes remplies. En mathématiques, on nous impose un véritable catalogue d’exercices types accompagnés de techniques précises à mobiliser par les élèves qui risquent d’orienter les enseignements vers un bachotage totalement insensé. Là où leur professionnalisme emmenait les enseignants à penser et aménager des situations pédagogiques qui rendaient possible des Eurêka émancipateurs, dorénavant ils ne seront plus chargés que d’expliciter des techniques prémâchées. Celles-ci ne révéleront toutes leurs potentialités qu’à ceux qui se construiront un certain rapport au savoir ailleurs qu’à l’école. Là où les enseignants amenaient les élèves à se poser des questions et à chercher des réponses qui fassent sens, ils apportent maintenant des solutions aux problèmes qui, pour la plupart des élèves, n’existent tout simplement pas. Pis, ces cadences infernales laisseront sur le côté un bon nombre d’élèves et la sociologie se charge depuis 60 ans de nous dire à quelle classe sociale appartiendront ceux-ci. Le poids de cet héritage social et familial, ou plutôt l’absence de celui-ci, promet d’agir à la façon d’un couperet au niveau des trajectoires scolaires. Seront laissés au bord du chemin ceux qui n’ont d’autre patrimoine que le service public de l’éducation.
Après l’école primaire aussi, les couperets de tri social se mettent en place. Les groupes de niveaux, qu’ils soient renommés ou pas, entérineront la séparation. Si besoin, ce sera le conditionnement de l’entrée en seconde à l’obtention du brevet (pour le moment suspendu, mais la volonté est affichée). Au lycée professionnel, les formations proposées devront répondre aux besoins des entreprises locales. On y apprendra de moins en moins un métier mais de plus en plus les compétences nécessaires pour occuper un poste de travail. Enfin, en guise de couperet final, pour réduire les transfuges de classe au strict minimum nécessaire à la validation de la fable méritocratique, il y a Parcoursup. Outil de tri assumé et justifié par la naturalisation d’une pénurie organisée de l’enseignement supérieur. Tout ceci sont des chainons d’un processus global d’assignation à résidence sociale.
Former des citoyens éclairés ou produire de la ressource humaine ?
La situation de l’école publique est préoccupante pour quiconque l’imagine encore comme une institution émancipatrice au service de la formation des citoyens éclairés. En effet, comme le reste de la société, l’école est elle aussi sous l’emprise du capitalisme néolibéral.
Le néolibéralisme est une idéologie qui n’a pas, à la différence du libéralisme, comme objectif la suppression de l’État. Pour les néolibéraux, l’État est un outil. Et un outil, on s’en sert. Le rôle de l’État est donc d’organiser la société de telle manière à ce que les affaires puissent suivre leur cours dans les meilleures conditions possibles.
Par conséquent, l’école publique, plutôt que d’être totalement privatisée, est en train d’être réorganisée et ses objectifs réorientés vers la production industrielle de ressources humaines. Il faut à tout prix répondre aux besoins des entreprises. En d’autres mots, des détenteurs du capital. Pour ces derniers, un État fort, et même autoritaire, est une option envisageable et envisagée. Et l’idée de vouloir transformer les enseignants en agents d’étanchéité entre les classes sociales ne leur est pas étrangère.
Jadran Svrdlin
