Teen series est né du travail de recherche « Sexteens » : quels en étaient les objectifs ?
Les séries sur ou avec des adolescentes ne datent pas d’hier. Mais le phénomène s’est amplifié, expliquez-vous, et a donné naissance à une véritable explosion des « Teen series ». A quoi reconnait-on une « teen serie » ?
En effet. Nous avons toutes et tous regardé et apprécié des séries sur ou avec des adolescent.e.s. Mais quelque chose a changé notamment avec la diffusion sur des chaines de streaming : les séries pour ados ne sont plus des séries avec des ados joués par des adultes, ou bien des séries avec des adolescents comme personnages périphériques, ou bien encore des séries pour ados qui n’évoquent pas ou peu des problématiques adolescentes… Hélène et les garçons (production AB des années 90) et la désexualisation quasi-totale des relations en est un bon exemple. Aujourd’hui, et encore plus avec l’effet Sex Education, les Teen Series sont de réels dispositifs médiatiques de socialisation de la jeunesse, notamment sur les questions de sexualité, de genre ou d’intimité.
Votre analyse s’est accompagnée d’entretiens avec des jeunes : pourquoi teniez-vous à cette double approche ?
En effet nous avons souhaité réaliser des entretiens (plus d’une 100aine au total) car des éléments sociodémographiques nous semblaient très importants à observer. Ainsi les filles et les garçons n’investissent pas de la même façon ces séries (le recours aux groupes de fans autour de ces séries et à cet âge-là semble très genré). Mais ceci ne dit pas tout. Car l’identité sexuelle ou de genre des jeunes interviewé.e.s fait varier considérablement les récits. Les jeunes LGBTQIA+ semblent très attentifs et attentives à l’inscription et à la narration de personnages qui leur ressemblent. Cette dimension de la visibilité est très contemporaine et l’on doit aux fans de séries d’être très vigilant.e.s sur ce point par leurs discours mais également leurs productions créatives (fan fictions, fan art, edit video et activisme). De même, on s’en doutait, les collègien.ne.s et lycéen.ne.s ne suivent pas les mêmes séries : en épousant les étapes de la vie affective et sexuelle, ces pratiques culturelles trouvent plus ou moins de résonance en fonction des tranches d’âge. Ces indications sont autant de pistes pour les professionnels si l’on considère que les séries sont bel et bien des outils pédagogiques.
Les personnages mis en scène ou les thèmes abordés par ces « Teen series » constituent donc une photographie utile pour comprendre les adolescent·es d’aujourd’hui et notre époque ?
Votre ouvrage montre aussi que ce qui a aussi beaucoup changé, c’est le lien que les jeunes entretiennent avec les séries et leurs personnages : comment cela se manifeste-t-il ?
Le fait que les personnages sont plus incarnés aujourd’hui qu’hier laisse grand ouverte la porte de l’identification. L’accessibilité et la diversité des séries également. Mais ceci ne suffit pas. L’aspect qualitatif et quantitatif ne dit pas tout. On assiste aussi à une complexification des personnages. Si l’on prend les enjeux LGBTQIA+ comme exemple on perçoit une nette amélioration du traitement de ces questions, de même d’un traitement plus large de toutes les lettres de l’acronyme. Voilà, en un exemple précis, comme cela se transforme : par l’épaisseur donnée aux identités fictionnelles qui rejoignent les identités sociales des jeunes spectateurs… et de leurs proches (amis, comme famille). Car « mater une série » c’est quelque chose de très relationnel ! De plus, les personnages et les différentes relations entre ces personnages peuvent agir comme des leviers favorisant la créativité des fans et jeunes publics. Ils se servent des narrations et des personnages pour développer des actions sociales ou politiques qui leur tiennent à cœur dans un mouvement activiste.
77% des enquêté·ées, écrivez-vous, « pensent que les séries pourraient être utiles dans l’éducation à la sexualité » : leur donnez-vous raison ?
Plus que cela : ils et elles disent que les séries leur permettent d’en apprendre parfois plus que les cours d’EVAS. C’est dire la prédominance de ces imaginaires sériels et des discussions que les séries augurent dans la construction des savoirs et des interrogations des jeunes. C’est donc, maintenant, du côté des adultes et des institutions de faire un pas de côté et de s’acclimater à ces nouvelles représentations, à ces nouveaux usages, sans les mépriser. C’est parler le même langage, ou presque, que les jeunes. Alors oui, nous leur donnons absolument raison !
L’ouvrage suggère d’ailleurs quelques exploitations pédagogiques possibles : pourriez-vous nous en donner des exemples ?
Nous sommes en train de tester cela, mais d’ores et déjà former les professionnel.le.s semble indispensable. Plus encore, nous avons créé un dispositif pédagogique de sensibilisation qui se déploie sur plusieurs supports médiatiques. Le livre Teen Series se présente comme un manuel à destination des professionnels (professeurs, infirmier-e-s scolaires, professeurs documentalistes,…) leur donnant des clés de compréhension pour mieux accompagner les jeunes autour de questions liées aux relations amoureuses et aux sexualités. Nous avons également développé un jeu de cartes qui aide à la création de scénarii autour de ces questions en exploitant des personnages, des lieux, des émotions et des situations inspirées des séries télévisées. Un compte instagram (https://www.instagram.com/teens_production_/) fournit des exemples et analyses rapides sur des séries ciblées. Enfin, un site Internet ainsi qu’un linktree (https://linktr.ee/teensproduction) reprennent tous les dispositifs en un seul lieu. Ces supports médiatiques sont autant de dispositifs ludiques et pédagogiques dont les professionnels peuvent se saisir pour traiter de thèmes en lien avec l’EVAS.
Propos recueillis par Claire Berest
