« Il est d’abord nécessaire de clarifier et de stabiliser ce que peut l’IA. Or la multiplicité des annonces et des propositions nouvelles laisse à penser que nous en sommes loin. Les enfants de l’école primaire sont d’abord à protéger ! Ils sont de plus en plus des « consommateurs ignorants » et de surcroit abandonnés. L’école a d’abord à s’assurer modestement mais fermement de leurs compétences à lire le monde qui les entoure et donc à réguler leurs usages et leur permettre de le comprendre » écrit Bruno Devauchelle dans sa chronique. Il exprime des réserves, des inquiétudes sur l’arrivée de l’IA, notamment générative, dans l’école, et plus particulièrement dans le premier degré. Pour lui, « l’IA, parce qu’elle tente souvent de se substituer à ces compétences humaines, est à ce titre un piège potentiel mais invisible et sournois ».
L’arrivée de l’IA dans l’enseignement se caractérise par la large adoption de l’IA générative dans le secondaire. Qu’en est-il du primaire ? L’engouement pour l’IA générative au travers de la popularisation de ChatGpt suivi de l’éclosion d’une multiplicité d’offres proches voire identiques a fait l’effet d’un « tsunami » dans de nombreuses salles des profs. C’est dans l’enseignement secondaire que le débat s’est d’abord imposé, car les élèves ont très rapidement compris l’intérêt qu’ils pouvaient avoir à utiliser ces outils et en faire des instruments redoutables et redoutés de contournement de fonctionnements pédagogiques anciens en particulier pour ce qui est des devoirs à la maison et autres évaluations. Petit à petit les élèves ont élargi l’éventail des pratiques possibles, celles qui permettent de « faciliter » la vie quotidienne de l’élève. Du côté des enseignants, l’intérêt et la curiosité ont rapidement suivi les inquiétudes et les étonnements, sans pour autant les faire disparaître.
L’IA en primaire, une autre réalité
L’enseignement primaire semble encore éloigné des questions d’Intelligence Artificielle face aux préconisations de priorité sur les fondamentaux, français et math. Même si n’est pas mis en avant, il y a pourtant des pratiques effectives, mais moins connues. En effet si l’IA générative a envahi le paysage médiatique éducatif, l’IA adaptative semble, elle présente (partiellement) dans l’enseignement primaire en particulier dans des applications et logiciels qui proposent un suivi individualisé et/ou personnalisé aux élèves. Ce type de logiciel semble avoir une existence ancienne en particulier dans l’Enseignement assisté par ordinateur notamment au travers de logiciels qui transposaient le modèle du « livre dont vous êtes le héros » dans un parcours d’apprentissage. En ajoutant à ces logiciels un module d’analyse comportementale (basée sur les interactions et les traces de l’élève suite aux sollicitations du logiciel) avec un algorithme adaptatif, on a alors un produit dit d’IA adaptative. Ainsi en est-il de ces deux produits Lalilo et Adaptive Math etc. On peut approfondir et découvrir plusieurs applications en écoutant ce webinaire proposé par la DSDEN 35.
Améliorer l’enseignement, aider les enseignants
Pour mieux comprendre ce qui se passe, il est nécessaire de s’intéresser au cadre de l’activité des élèves et des enseignants à l’école primaire. Dans un rapport publié en 2020 par un GTNUM (GTNUM2 L’analytique des apprentissages avec le numérique,on peut lire ceci : « Évaluer les capacités d’abstraction des apprenants, détecter leurs pertes d’attention, adopter une pédagogie différenciée, dresser un bilan personnalisé actualisé au fil de l’apprentissage : Voici autant de tâches qui reposent sur la capacité d’un enseignant à observer, analyser et réinvestir les traces comportementales et cognitives d’un apprentissage« . À la suite de ce premier constat, les auteurs ajoutent que les enseignants peuvent difficilement y parvenir. Aussi est évoqué ce que permet l’analyse des traces et son traitement en vue d’aider au diagnostic et à la remédiation des difficultés des élèves. C’est en cela que l’IA adaptative est particulièrement adaptée. Mais bien sûr, c’est beaucoup moins spectaculaire que l’IA générative, sa dimension conversationnelle en langage naturelle et surtout sa capacité à répondre à des questions parfois complexes, même si ces réponses sont parfois imprécises voire fausses.
Quels fondamentaux, des injonctions aux réalités
De manière plus large, il faut comprendre ce qui est prioritaire pour des enseignants de primaire. Outre les injonctions de l’institution autour des fondamentaux (qui semblent très pesants), il y a les réalités sociales, en particulier dans les établissements de REP et REP+, qui nécessitent un suivi et une attention constante. Il y a aussi les pressions médiatiques diverses qui, elles, poussent vers l’IA relayées par ces enseignants passionnés et convaincus, ces formateurs zélés, ces ERUN passionnés et ces IEN TICE engagés dans l’incitation globale au numérique. Pour certains d’entre eux, c’est une opportunité et un renouvellement d’intérêt voire de carrière… Ce n’est pas le moindre des paradoxes, voir des contradictions entre l’incitation à davantage de numérique et l’incitation à la modération (rapport sur les écrans) ou à la sobriété… comme ce rapport de l’ADEME sur le coût environnemental de l’usage du numérique… Mais les enseignants doivent faire face à des enfants qui « consomment » de plus en plus de moyens numériques (dont la télévision) et dont ces pratiques impactent aussi bien leur attention aux apprentissages scolaires que leurs relations avec les autres ou encore plus simplement leur contact face à l’information diffusée par tant de canaux divers. Et comme une bonne partie de ces pratiques se fait sans accompagnement d’adultes, les craintes se traduisent en observations des comportements des élèves et des difficultés associées. L’une des questions vives associées est celle de la « compréhension » des informations, textes, documents et autres supports.
Curiosité, envie et nécessité éducative
Ce que l’on peut observer, c’est que parmi les enseignants habitués et intéressés ou curieux des technologies numériques, l’IA générative est un objet qui fait de plus en plus souvent partie de la panoplie de l’enseignant en amont de son enseignement. Par contre, les enseignants peu ou pas aguerris au numérique, l’IA est plus un sujet d’inquiétude et n’est pas une priorité. D’ailleurs le faut-il ? Comme pour l’éducation au numérique (PIX et autres…) que l’on considère comme nécessaire, compte tenu de l’environnement de la société, l’IA en fait partie désormais, même si nous sommes encore dans une période charnière d’ébullition (et de positionnements stratégiques internationaux). Il est d’abord nécessaire de clarifier et de stabiliser ce que peut l’IA. Or la multiplicité des annonces et des propositions nouvelles laisse à penser que nous en sommes loin. Les enfants de l’école primaire sont d’abord à protéger ! Ils sont de plus en plus des « consommateurs ignorants » et de surcroit abandonnés. L’école a d’abord à s’assurer modestement mais fermement de leurs compétences à lire le monde qui les entoure et donc à réguler leurs usages et leur permettre de le comprendre. Une des urgences est d’axer le travail éducatif en direction des jeunes autour des équilibres de vie : l’être humain est, à l’instar de la théorie discutée d’Howard Gardner, multiple, dans ses capacités et ses intérêts à défaut de son « intelligence ». Aussi la construction de l’adulte passe d’abord par cette variété d’activités qui sollicitent l’humain de manière globale : l’école privilégie traditionnellement certains aspects de l’humain et en néglige bien d’autres. Le numérique s’invite dans la vie des enfants et vient interférer avec ces formes multiples d’activités possibles : corps, esprit, art, curiosité, etc. C’est autour de cette complexité qu’il faut axer l’éducation. L’IA, parce qu’elle tente souvent de se substituer à ces compétences humaines, est à ce titre un piège potentiel mais invisible et sournois. Il suffit de se rendre compte de l’impact des aides géographiques au déplacement (GPS) ou encore des messageries instantanées sur la compréhension de l’espace et du temps pour comprendre quels sont les pièges. Alors l’IA à l’école primaire doit être d’abord une prise en compte, par les enseignants, de la nécessité d’ouvrir vers des possibles et ne pas se contenter « d’adapter le jeune au monde tel qu’il est » mais plutôt de l’aider à comprendre, de manière critique, le monde tel qu’il s’impose à nous.
Bruno Devauchelle