Apprentissages précoces, nomadisme expérimental
Contrairement aux idées reçues, Chantal Akerman ne naît pas au cinéma en 1975 avec « Jeanne Dielman, 23, quai du Commerce, 1080 Bruxelles », succès critique à sa sortie, film manifeste féministe pulvérisant les codes de représentation, porté par Delphine Seyrig ; une fiction -constat glacial en longs plans-séquences de l’oppression féminine et du séisme d’un passage à l’acte en forme d’affranchissement sans retour- qui frappe d’autres cinéastes d’alors jusqu’à aujourd’hui et ce, dans le monde entier. Il faudra cependant la nouvelle sortie de ce film en salle en 2022 pour en mesurer l’impact durable sur les spectateurs et l’influence persistante auprès de réalisateurs aussi singuliers que Gus Van Sant, Todd Haynes ou Claire Denis, entre autres.
‘Chef-d’œuvre’, ‘citation en référence’, des termes qu’aurait sans doute récusés la fille rebelle née à Bruxelles en 1950 de parents polonais survivants de la Shoah, dont sa mère à qui la lie un ‘amour fou’ réciproque, comme Chantal Akerman le confie dans un entretien avec la chercheuse Nicole Brenez.
‘Pierrot le fou’ de Jean-Luc Godard (1965), premier choc fondateur. Un passage éclair à l’INSAS, qu’elle quitte au bout de quelques mois. Auparavant, un premier court-métrage en 1968 ‘Saute ma ville’, autofiction, filmée dans son appartement, une vie quotidienne, d’abord ordinaire qui finit en suicide explosif à la gazinière- en forme de ‘pied-de-nez’ tragi-comique à tous les types de formatage et d’entrave à sa liberté créatrice.
Direction les Etats-Unis et New-York en 1973 où elle s’installe quelque temps, découvre le cinéma expérimental de Jonas Mekas ou Michael Snow en particulier. Et l’univers d’Andy Warhol.
Après « Je, tu, il, elle », premier long métrage en 1974, entre étrange voyage immobile teinté d’autofiction, errance du désir et brèves rencontre avec il puis elle, ce sera « Jeanne Dielman… ».
Traversée des genres et lignes de fuite
Ainsi dans le documentaire « De l’autre côté » (2002), des hommes, des femmes et des adolescents, rencontrés au seuil du passage illégal de la frontière séparant le Mexique et les Etats-Unis, se confient à la cinéaste qui les filme. Et Chantal Akerman commente son propos en ces termes : « C’est une histoire vieille comme le monde et pourtant chaque jour plus actuelle. Et chaque jour plus terrible. Il y a des pauvres qui, au mépris de leur vie, parfois doivent tout quitter pour tenter d’aller survivre, vivre ailleurs. Mais ailleurs on n’en veut pas. Et si on en veut, c’est pour leur force de travail. Travail dont soi-même on ne veut plus. Alors on est prêt à payer l’autre pour qu’il le fasse à sa place. À le payer, oui mais mal. Dans ce film-ci, l’ailleurs, c’est l’Amérique du Nord, et les pauvres sont pour la plupart des Mexicains. Là, ils ont cru que les difficultés, les dangers, le froid et la chaleur les arrêteraient. On n’arrête pas quelqu’un qui a faim. Mais on en a peur. Peur de l’autre, peur de sa souillure, peur des maladies qu’il peut apporter avec lui. Peur d’être envahi. Mais on n’a pas peur de le tuer..».
A l’aune de ce documentaire saisissant, l’ensemble de l’œuvre de Chantal Akerman -exposée aujourd’hui dans toutes ses formes subversives et sa prodigieuse liberté- , nous regarde.
Samra Bonvoisin
. ‘Rétrospective Chantal Akerman’ en 16 films ; 1er cycle (1974-1993) en salle ; 2ème cycle (1993-2015) dès le 23 octobre 2024
. ‘Chantal Akerman Travelling’, exposition en hommage à la cinéaste, artiste et écrivaine belge, réalisée avec le Palais des Beaaux-Arts de Bruxelles, la Fondation Chantal Akerman et la cinématèque royale de Belgique ; Jeu de Paume, Paris, jusqu’au 29 janvier 2025
.‘Chantal Akerman. Œuvres écrites et parlées. 1968-2015’. ; 3 volumes. Edition établie par Cyril Beguin. L’Arachnéen, 2024
. ‘Coffret Chantal Akerman’. DVD-Blue-ray. Edition Capricci, 2024
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