A l’impossible nul n’est tenu, sauf les pédagogues ? Amener des mineurs emprisonnés à transmettre à des CM2 la mémoire de la Shoah : tel est le remarquable projet qu’a présenté au Forum du Café pédagogique 2025 Jérôme Bouchain, référent Education nationale du quartier mineur du centre pénitentiaire de Liancourt. Pour travailler l’apprentissage de la Shoah avec de jeunes détenus, dont certains sont dans un processus de radicalisation, l’enseignant articule lecture d’extraits du récit de vie d’un rescapé, Léon Malmed, recherches historiques sur l’histoire de sa famille, les rafles et la déportation dans l’Oise, réalisation d’une « valise pédagogique » conçue pour les élèves de l’école voisine. Récompensé du prix « Coup de cœur du jury », le projet s’avère bouleversant et inspirant par sa capacité à faire germer, par l’Histoire, de l’avenir : « Je suis très fier d’eux et j’espère ne jamais les revoir en prison. Ils pourront se dire, un jour : moi aussi j’ai été dans la peau d’un enseignant. »
Vous avez mené ce projet dans le quartier mineur d’un centre pénitentiaire : comment y devient-on enseignant ?
On ne devient pas enseignant en centre pénitentiaire par hasard, c’est un poste à profil spécifique : on passe devant une commission paritaire Education nationale/ Administration pénitentiaire, on est mis à l’essai pendant une année, puis on est titularisé sur poste si on possède la spécialisation. Je suis professeur des écoles spécialisé depuis 20 ans, j’ai travaillé pendant 14 ans en Segpa avec des élèves ayant des difficultés graves et durables, puis j’ai été coordinateur en DITEP avec des élèves ayant des troubles du comportement et à présent en centre pénitentiaire comme référent du quartier mineur depuis 5 ans.
C’est une spécialisation qu’on devine compliquée ?
J’ai toujours travaillé avec des adolescents « difficiles », c’est encore plus gratifiant lorsqu’on arrive à les raccrocher à une formation, qu’ils reprennent confiance en eux ou simplement qu’ils voient une utilité dans le fait d’aller à l’école ou en formation. Ils ont en commun d’avoir vécu pour la plupart une scolarité difficile donc il faut procéder autrement que la scolarité classique tout en donnant un cadre dont ils ont besoin malgré tout. Il n’y a pas de routine en prison, il faut rester vigilant et la charge mentale est très forte, la pression vient à la fois des détenus et des contraintes sécuritaires imposées par l’administration pénitentiaire. Les détenus peuvent être incarcérés pour une semaine comme plusieurs années donc il est nécessaire de s’adapter au parcours de chacun. Le plaisir vient du fait de contribuer à changer des trajectoires et lorsqu’on ne les revoit pas en prison, on a un fort sentiment d’utilité sociale. Il y a de belles réussites qui ne seront jamais médiatisées.
Quel est alors le profil de vos élèves ? En quoi ce profil vous semble-t-il justifier encore plus le travail mené ?
Au quartier mineur du centre pénitentiaire de Liancourt, les jeunes détenus ont entre 13 ans et 18 ans, le jour de leur majorité, ils sont transférés en quartier majeur. Nous avons des jeunes déscolarisés depuis plusieurs années, ils ont arrêté leur scolarisation au début du collège. Nous avons aussi un public MNA (mineurs non accompagnés) qui vient de contrées lointaines et qui pour la plupart n’ont pas été scolarisés dans leur pays d’origine. Nous avons également des jeunes en formation ou en étude qui sont incarcérés tout en cherchant à obtenir leur diplôme (CAP, BAC..). Le public est donc divers, ils ont des capacités et un habitus scolaire variés, certains n’ont jamais entendu parler de la SHOAH car ils ont arrêté l’école trop tôt ou cela n’est pas enseigné dans leur pays. Il est donc nécessaire d’aborder ce type de thème pour leur caractère universel d’autant plus qu’on peut être confronté à des jeunes en voie de radicalisation religieuse, certains thèmes comme la laïcité, l’égalité homme/femme doivent être abordés en Enseignement Moral et Civique et en Histoire. La forme du travail en projet semble être la plus adaptée pour un public qui a une faible capacité de concentration et un besoin de travailler des savoirs sous une forme utilitaire.
Vous travail porte sur l’histoire de la famille Malmed : quelle est cette histoire ?
C’est une famille qui vivait dans l’Est de la Pologne à Brest-Litovsk, Les parents Srul et Chaina sont venus en France à Compiègne dans l’Oise au début du 20ème siècle pour fuir la pauvreté et un climat antisémite pesant dans ce pays. Ils ont créé un commerce ambulant de vêtements et ont ouvert une boutique sur Paris, ils ont eu des enfants : Rachel, Léon. Lorsque la guerre a éclaté, le père s’est fait engagé volontaire dans l’armée française pour défendre son nouveau pays, dont il venait d’obtenir la nationalité. Il a été fait prisonnier par les Allemands et s’est échappé pour rejoindre au plus vite sa famille. Ils ont décidé de rester à Compiègne car il était plus aisé de se cacher des Nazis dans une petite ville de province. Ils vont alors bénéficier de l’aide d’une partie de leurs connaissances mais ils ont répondu à l’ordre de se faire recenser en mairie : la police Française vient frapper à leur porte le 19 juillet 1942 pour un simple contrôle mais ils ne reviendront jamais des camps de la mort. Avant de partir, ils confient leurs enfants à leurs voisins, Suzanne et Henri Ribouleau, qui leur promettent de prendre soin d’eux jusqu’à leur retour. Ils vont tenir leur promesse et deviendront « justes parmi les nations » après la guerre, en sauvant ces enfants, en se privant tout, en prenant des risques pour eux et leurs propres enfants. Charles, 6 ans, le petit cousin de Léon et Rachel aura moins de chance : il va être raflé dans sa classe d’école primaire et sera conduit seul à Drancy puis à Auschwitz où il mourra sans avoir de nouvelles de ses parents. La famille Malmed sera en grande partie décimée par la Shoah. Léon Malmed va émigrer aux USA et il écrira son livre témoignage Nous avons survécu, enfin je parle bien des années plus tard, lorsqu’il sera prêt. Il restera en contact avec les époux Ribouleau jusqu’à la fin de leur vie.
En quoi a consisté le travail historique mené par les élèves ?
Nous avons dans un premier temps travaillé sur des extraits du livre de Léon Malmed et notamment sur l’épisode de la capture du petit Charles Malmed dans sa classe d’école primaire. Pour quelle raison un élève de 6 ans est-il conduit en prison ? Cela a créé des interrogations et un choc émotionnel pour les élèves. Le but était de créer une identification.
J’ai eu la possibilité d’emprunter des documents aux archives départementales de l’Oise qui retracent le parcours de la famille Malmed (recensement, port de l’étoile jaune, registre d’incorporation du père dans l’armée Française, acte d’aryanisation de leur entreprise et de leurs biens…). Les élèves ont observé ces documents et ont réalisé une enquête historique pour mieux appréhender le parcours de cette famille et plus largement les traces de la collaboration de l’État Français et de la mise en place de la Shoah dans le département de l’Oise.
Nous avons par la suite décidé de restituer ce travail sous forme d’une exposition interactive dans le but de faire connaître leur histoire au plus grand nombre. En prison, il y a deux notions importantes : la notion de filiation et le fait de laisser une trace.
Les élèves détenus sont donc devenus des passeurs d’histoire en créant une « valise pédagogique » : pouvez-vous nous expliquer en quoi cette « valise » a consisté et comment elle a été exploitée ?
La valise pédagogique est composée de 18 panneaux plastifiés (des extraits du livre de Léon Malmed et des documents issus des archives décryptés et expliqués). Certains panneaux possèdent des QR codes qui renvoient vers des vidéos explicatives. Il y a également un questionnaire basé sur l’exposition, ainsi qu’une série de lectures adaptées au niveau des élèves de CM2. Cette valise pédagogique a été créée pour rendre accessible le contenu à des élèves de fin d’école élémentaire : cela a donc obligé les détenus lycéens à imaginer des supports à la fois accessibles et bien lisibles pour ces élèves. Les détenus ne savaient pas pour quelle école, ils allaient travailler, à tel point qu’un détenu pensait que peut-être sa petite sœur allait travailler sur son exposition pour apprendre «des choses très importantes ». La valise a été testée dans une école à proximité de la prison et nous avons travaillé sur les retours des enseignants pour en améliorer le contenu. Aujourd’hui, elle peut être empruntée par les écoles qui en font la demande. Cela crée un véritable sentiment de fierté pour les élèves détenus : eux qui selon eux ne sont pas des bons élèves, ils ont été placés dans la position d’un enseignant, avec comme objectif créer des supports pour permettre à des jeunes enfants d’apprendre.
Quel bilan tirez-vous de ce travail aux enjeux remarquables ?
Le travail de mes élèves a été récompensé car nous avons reçu la mention spéciale du prix Corrin pour l’enseignement de la Shoah en janvier 2025 dans le prestigieux lycée Louis Legrand à Paris. Malheureusement les élèves n’ont pas eu l’autorisation de se rendre à cette remise de prix. Lorsqu’ils sortiront de détention ? Je n’ai de toute façon pas le droit de garder le moindre contact avec eux. Dès le début, ils savaient qu’ils allaient travailler pour d’autres et que leur valise pédagogique ferait son petit chemin dans les écoles. J’ai un grand sentiment de fierté et de reconnaissance envers eux de m’avoir fait confiance et d’avoir travaillé avec beaucoup de détermination malgré le contexte pénitentiaire. Mon objectif est de leur permettre de se réinsérer dans la société du mieux possible et de leur permettre de réintégrer celle-ci en étant une meilleure personne. La notion de famille en prison est primordiale, surtout lorsque vous êtes loin d’elle, vous ressentez véritablement le manque : le processus d’identification à cette famille martyrisée, dans un lieu familier, certes à une autre époque, a permis à ces élèves de comprendre la notion de Shoah et d’être des passeurs de mémoire envers d’autres. Je suis très fier d’eux et j’espère ne jamais les revoir en prison. Ils pourront se dire, un jour : moi aussi j’ai été dans la peau d’un enseignant.
Propos recueillis par Jean-Michel Le Baut
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