Plus de 12 000 élèves ont vu la pièce « Passeports pour la liberté » de la compagnie Passeurs de mémoire. Cette pièce est jouée dans des lycées depuis quatre ans. « Passeports pour la liberté » est écrit à 4 mains, par un sociologue et un metteur en scène. Mais d’abord, il y a la voix de Samira Belhoumi qui a confié le récit de sa famille au sociologue S. Beaud. Puis il y a la pièce de théâtre mise en scène par Dominique Lurcel qui reprend les deux premiers entretiens biographiques entre le sociologue Stéphane Beaud et Samira Belhoumi. Pour eux, « il est devenu vital, aujourd’hui, que les uns entendent les histoires des autres. Et celle de Samira, finalement, répond magnifiquement à la question « Qu’est-ce qu’être Français ». Loin de toute instrumentalisation ».
Comment ce projet est-il né ?
S Beaud : Au tout départ, j’avais écrit en 2004 un livre « Pays de malheur ! ». Un jeune de cité écrit à un sociologue que Dominique Lurcel avait lu avec intérêt puis mis en scène en 2011, avec des jeunes de Saint-Ouen et d’Aubervilliers, au théâtre de Saint-Ouen et à la Maison des Métallos (Paris 11e). Avec Dominique Lurcel on s’est rencontrés à cette occasion et quand le livre La France des Belhoumi est sorti sept ans plus tard, je le lui ai signalé comme pouvant l’intéresser ; Dominique l’a aussitôt lu et on a eu une correspondance au fur et à mesure de sa lecture. Le livre l’intéressait beaucoup mais, à ses yeux, pour travailler en ateliers avec des jeunes, « il manque de la chair », m’écrivait-il. Il m’a donc demandé de pouvoir lire le verbatim des entretiens avec les enfants Belhoumi ; je les lui ai transmis, avec l’accord de ces derniers. Dominique a, en 2018-2019, monté un spectacle tiré du livre, via l’aide de la DRAC Rhône-Alpes, avec des élèves de trois lycées de la région lyonnaise, notamment deux lycées professionnels. Ce travail théâtral avec les élèves sur l’année scolaire 2019-19 a donné lieu à une grande représentation au Rize, une belle scène culturelle de Villeurbanne, en mai 2019.
Impressionné par la façon dont les jeunes s’étaient approprié l’histoire de la famille Belhoumi, Dominique a souhaité donner une suite à ce travail. Il s’est ainsi concentré sur le personnage central du livre, la fille aînée, Samira Belhoumi, par ailleurs mon « alliée » d’enquête indéfectible durant toute la recherche (2012-2017). Dominique a coupé dans les 110 pages de la transcription des deux premiers longs entretiens avec Samira, puis nous a suggéré un texte final que Samira et moi, les deux protagonistes de la pièce, avons approuvé. Le projet est devenu Passeports pour la liberté, un dialogue avec Samira Belhoumi et un sociologue. C’est un peu la genèse du projet du point de vue théâtral. De mon côté, j’ai fait depuis 2018, parallèlement aux représentations théâtrales au lycée, plus de cinquante conférences de présentation du livre à la demande de professeurs de SES. Car des extraits du livre La France des Belhoumi ont vite été mis dans des manuels de SES en 1ère, pour le thème de la socialisation, et en Terminale, pour le thème de la mobilité sociale. Lors de ces conférences en lycée, je présentais en détail le livre, pendant à peu près deux heures, devant un public d’élèves oscillant entre 40 et 170 lycéens. On a donc combiné deux dispositifs, un dispositif théâtral et un dispositif de conférence.
Quel apport du théâtre à la sociologie ? qu’est-ce qu’apporte le théâtre ?
Lurcel : Au départ c’était donc en 2018/2019, des ateliers que j’avais mis en place avec des lycéens de lycées professionnels de Villeurbanne, autour du livre de Stéphane Beaud. Tous trois (Stéphane, Samira et moi) avons souhaité qu’il y ait une suite. Et que les représentations s’adressent en priorité aux lycéen/nes, sur le lieu même de leurs études. Au départ, je pensais qu’on allait jouer 20 ou 30 fois et là on va dépasser la 200è représentation en quatre ans ! Le théâtre apporte une incarnation, et du coup une émotion incomparable. Les élèves entendent les choses différemment, c’est une entrée très complémentaire : ils ont souvent abordé l’histoire de cette famille avec leurs enseignants, mais l’incarnation crée un choc, on est dans le concret. Par ailleurs, la représentation, entièrement fidèle, dans sa forme et son contenu, à la rencontre originelle, donne à voir ce qu’est un entretien sociologique, « comment ça marche ». Le rôle du sociologue est de faire émerger des réflexions, des histoires. Stéphane arrive avec son expérience de terrain, sait quelles questions poser. Là encore, on est dans le concret. Et du coup, les élèves comprennent mieux en quoi consiste la démarche du sociologue.
Beaud : Je me permets un petit rappel sur ce point : dans l’histoire de la sociologie, je tiens à souligner que la méthode de l’entretien a changé de statut dans l’enquête ; au départ, elle n’était qu’une phase préparatoire à la fabrication d’un questionnaire qui a longtemps été l’instrument clé de l’administration de la preuve en sociologie. Or depuis une trentaine d’années la sociologie quantitative a (malheureusement) perdu de sa superbe et, avec les apports cruciaux de l’ethnographie à la sociologie, on a donné plus de place à ces entretiens qu’on appelle « ethnographiques » qui sont en fait des entretiens approfondis. Là, on laisse le temps aux enquêtés de parler le plus librement possible, on laisse le temps des silences, des non-dits et on creuse et on reprend en détail, dans des entretiens qui peuvent durer de deux à trois heures, des points qui nous paraissent les plus intéressants d’un point de vue biographique notamment. L’enquêteur/rice, qu’on appelle aussi l’ethnographe, est dans cette relation d’enquête comme un « tiers », un étranger à la situation, il vient et il repart, si bien que les enquêté(e)s peuvent plus aisément se confier à lui ou à elle, à la seule condition – mais essentielle – d’avoir réussi à installer une relation de confiance.
Cette démarche de maïeutique et de libération de la parole s’opère aussi chez les élèves ?
Lurcel : L’un des points marquants de cette expérience est le temps consacré à la rencontre lors du débat qui suit toujours la représentation. On ouvre un espace de parole. Beaucoup de questions tournent autour du sens du projet lui-même, d’autres abordent les relations actuelles de Samira et ses parents, ou concernent l’ensemble de la famille Belhoumi. Surtout, le spectacle déclenche de multiples réactions, affectives et émotionnelles. Ce qui est fascinant de constater, avec l’expérience de près de 200 débats, c’est la manière dont l’histoire de Samira parle à tout le monde. De façon différente, bien sûr, et avec des variations infinies selon les lycées : les réactions ne sont pas les mêmes dans un « lycée de bourges » (l’expression est de Samira elle-même), dans un lycée en milieu rural ou dans un lycée en milieu plus populaire et citadin. Qu’il s’agisse d’effets miroirs (avec toutes les nuances de l’identification) ou de découverte de l’altérité, l’histoire de Samira (parcours scolaire, relations familiales, parcours professionnel) fait écho chez toutes et tous. Jusqu’à faire advenir des paroles très intimes, des confidences très émouvantes, parfois en public -et là c’est carrément bouleversant, parce que l’on sent que l’élève s’engouffre dans l’espace qui lui est offert pour « se révéler » à la classe entière : ainsi, très récemment, une jeune fille, visiblement très émue, a dit « Samira, c’est moi à 99% », et elle a éclaté en sanglots. Mais c’est plus souvent à l’issue du débat qu’un/e élève (ou un petit groupe d’élèves) vient nous parler, au moment où la majorité de la classe a déjà quitté la salle. Bien sûr tout le monde ne parle pas « à chaud ». Mais l’on sait, par les retours multiples transmis par les enseignants, que, pour beaucoup, la parole arrive plus tard, dans les jours et les semaines qui suivent notre venue.
Et il s’agit parfois d’une vraie « déferlante », génératrice de nouveaux débats. Et cela vaut pour tous les lycées rencontrés. Témoin ce retour d’une enseignante de prépa, dans un célèbre lycée d’élite parisien : « Beaucoup d’étudiants ont trouvé que le théâtre était un vecteur fabuleux du témoignage. Je n’ai jamais reçu autant de messages de mes étudiants après un événement. Ils ont été bousculés. Une étudiante d’origine algérienne m’a écrit à minuit en me disant qu’elle voulait me parler et que c’était un des événements les plus marquants de sa vie. Plusieurs m’ont parlé d’envie d’agir pour porter ces paroles, créer le lien qui n’est pas là. Des étudiants très « Paris 16e » ont aussi compris ce qu’est un parcours migratoire. J’aurais envie d’envoyer chaque étudiant voir ce spectacle pour faire libérer la parole et décrypter tout ce qui fait basculer les destins ou au contraire leur donne du sens tant pour les gamins issus de l’immigration que pour des enfants de milieu populaire et rural. Je pense aussi à ces jeunes-là (j’ai grandi dans un village de 800 habitants dans les Hautes-Corbières). La colère est là aussi et s’exprime contre l’étranger et non contre la France (mais c’est une même figure abstraite) et les trajectoires sont aussi fragiles (le même manque de sécurité). C’est ce que j’essaye de faire comprendre à mes élèves, cette précarité des trajectoires, ce qui fait qu’à tout moment on peut passer d’un côté ou de l’autre… le théâtre porte cela merveilleusement.»
C’est un des objectifs de votre travail ?
Lurcel : Clairement. La transmission de l’histoire de Samira a un effet bienfaisant -et c’est essentiel – elle agit comme un « baume » sur les blessures à vif de bon nombre de jeunes, comme un antidote, au moins passager, aux discours discriminants dont ils sont trop souvent les cibles. Mais pour moi, l’objectif principal, c’est le débat qui, prolongeant les questions et les réactions des élèves, permet de contextualiser, de nuancer, d’échapper, au moins un moment, au manichéisme des stéréotypes, aux mécanismes simplificateurs et meurtriers des réseaux sociaux, d’aller finalement dans le sens de la démarche sociologique, qui aide à mieux comprendre le monde en l’analysant (et d’en faire prendre conscience aux élèves). Il est devenu vital, aujourd’hui, que les uns entendent les histoires des autres. Et celle de Samira, finalement, répond magnifiquement à la question « Qu’est-ce qu’être Français ». Loin de toute instrumentalisation.
Beaud : il y a bien sûr, dans la pièce Passeports pour la liberté comme dans les « conférences Belhoumi », un effet miroir très fort pour les lycéen(ne)s enfants issus de l’immigration maghrébine (les filles notamment) mais aussi pour ceux/celles issu(e)s des autres immigrations, africaines ou asiatiques. Ce qui est toutefois le plus notable à mes yeux, c’est que la pièce comme les conférences Belhoumi parviennent aussi à fortement toucher les « autres », c’est-à-dire les lycéen(ne)s de parents français, les « natifs » comme on dit aujourd’hui. A travers cette histoire de Samira, fille d’une famille algérienne et prolétaire, ces élèves découvrent, au fond, l’histoire de l’ « Autre ». Et souvent ils le découvrent de manière assez médusée, on sent même à travers leurs réactions spontanées – après la pièce ou après la conférence – que c’est même un véritable choc pour eux. Citons ici cette lettre que je trouve merveilleuse que m’a fait passer par sa professeure de SES un élève de Première, de classe moyenne, habitant en pavillon en grande banlieue parisienne : « Lettre à Stéphane Beaud» : « Bonjour Stéphane Beaud, je suis un élève de première, un élève moyen dans une famille de classe moyenne. J’ai une vie plutôt monotone qui n’a rien à voir avec cette famille. Seulement la famille Belhoumi m’a aidé à comprendre ma petite routine dans mon monde à moi [qui] est un privilège. En effet, la vie de cette famille m’a persécuté [il a sans doute voulu dire « percuté »] et m’a donné un peu la haine, l’envie, la rage. La réussite pour moi après ce livre n’est plus une option. J’ai des parents qui m’aident, une chambre, un bureau et j’ai même mon petit piano. Bien loin de la vie des quartiers ou plutôt celle de Samira [Belhoumi] qui travaille dans sa cuisine après avoir nettoyé. ».
On a eu une réception assez diverse et large de la pièce comme des « conférences Belhoumi », ce qui permet de comprendre que la sociologie s’adresse à tout le monde. Ça fait écho à un tas de représentations. Cette pièce touche tout le monde. On a aussi beaucoup de témoignages de professeurs sur les réactions des élèves.
Pourquoi jouer cette pièce dans des établissements scolaires ? Pouvez-vous parler du travail et projet pédagogique avec les enseignants ?
Enfin, on tient à dire que ce double dispositif – théâtre et conférences – comble un manque. Beaucoup d’enseignants s’interrogent sur leur métier avec la réforme Blanquer. Beaucoup nous parlent d’un moment rare et quasi-jouissif de « respiration » (c’est le mot qui revient le plus souvent dans leur bouche)) car ils sont sans arrêt sous l’eau avec des programmes trop lourds. Et avec ce dispositif, ils ont l’impression de vraiment faire leur métier. De plus en plus d’enseignants se demandent aujourd’hui s’ils ont encore le temps de faire leur métier. Ce dispositif leur permet de prendre leur place.
Lurcel : Stéphane a raison de souligner les dégâts collatéraux de la Réforme Blanquer. On sent parfois, au cours des débats, que le groupe classe a changé. Les élèves se connaissent moins qu’avant et du coup, la parole est parfois un peu retenue, timide. Elle a tendance à se libérer ensuite, entre eux, au sein de leur groupe de spécialité. C’est un des côtés dommageables dont se plaignent d’ailleurs, presque systématiquement, les professeurs que nous rencontrons.
Plaintes bien limitées, en fait. Je parlais de l’effet bienfaisant de l’histoire de Samira sur les élèves. C’est vrai aussi pour les profs. Le parcours scolaire de Samira, dès son arrivée en France, est constellé de portraits d’enseignants présents, attentifs, salvateurs parfois. Faire entendre cette histoire, cela aide à faire prendre conscience aux jeunes d’aujourd’hui que l’école reste le lieu incomparable de la transmission, et que c’est aussi, souvent, un lieu/refuge. Tout ça est extrêmement gratifiant pour des profs trop souvent méprisé/es.
Personnellement, au cours de ces quatre ans de rencontres (entre 500 et 600 enseignant/es), même si je sais que « c’est compliqué » au quotidien (particulièrement vis-à-vis de la hiérarchie, des contraintes administratives, des programmes qui changent, etc.), ce qui me frappe (et ça fait un bien fou de constater ça à chaque fois), c’est l’énergie, l’inventivité des équipes ; leur proximité, également, avec les jeunes. C’est grâce à des gens comme ça que l’Education nationale tient le coup, et remplit sa fonction…
Et puis il faut dire la chaleur de l’accueil et le bonheur partagé. Dire la joie des retrouvailles, sur plusieurs années. De plus en plus de lycées nous disent « Vous revenez l’an prochain ». Le spectacle, et peut-être davantage encore la rencontre qui le suit, répondent, à l’évidence, à une nécessité qui se fait plus intense d’année en année. Ce sentiment de nécessité, je sais qu’on le partage entre nous, la Cie théâtrale et les profs. Cela fédère. C’est peut-être secondaire pour vos lecteurs, mais d’année en année, j’ai de plus en plus d’ami/es, aux quatre coins de la France. C’est extrêmement émouvant, et cela donne des forces (émotion partagée par Elise, la comédienne qui joue le rôle de Samira)
Beaud : il y a un avant et un après de la pièce. Qu’est-ce qu’il y a de plus gratifiant pour un professeur que voir que ce qu’ils ont transmis a un effet direct sur ce que les élèves pensent. Je pense qu’ils se sentent à leur place dans leur rôle d’éveilleur, surtout dans le cadre très formaté aujourd’hui du lycée. Merci au pass culture, il faut le dire aussi.
Propos recueillis par Djéhanne Gani
Stéphane Beaud, Dominique Lurcel, Samira Belhoumi : Passeport pour la liberté, histoire de Samira. Théâtre et sociologie au lycée. Editions au bord de l’eau, novembre 2024.
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