L’ouverture de la phase des vœux Parcoursup prend place dans une période troublée pour l’enseignement supérieur. Les universités publiques, jadis les piliers du savoir démocratique, ploient aujourd’hui sous le poids d’un sous-financement structurel. Tandis que ces institutions, obligées de rationaliser leurs budgets, en viennent à envisager une contraction de leur offre de formation, les établissements privés prospèrent sur ce qui est devenu un marché de l’enseignement supérieur et grignotent des parts en captant des étudiants et des fonds publics, scolarisant 27% des étudiants en France en 2024.
Un champ médiatique occupé par les écoles privées
Le champ médiatique est régulièrement investi par les acteurs privés (et lucratifs) du supérieur qui vantent les qualités de leurs établissements (employabilité, agilité, et même inclusivité) et contribuent à la délégitimation symbolique de l’université. En investissant ce champ médiatique, les acteurs privés prolongent leurs discours commerciaux au-delà des espaces strictement marchands, et sont globalement les seuls à être visibles sur les questions qui entourent l’enseignement supérieur privé. En d’autres termes, les personnes qui interviennent le plus pour parler de l’enseignement supérieur privé sont les personnes qui ont un intérêt direct à le faire : les acteurs privés, qui gagnent de l’argent avec ces entreprises de formation (souvent très rentables). A rebours des messages marchands, il est nécessaire et urgent de voir émerger un débat public sur la question de l’enseignement supérieur privé, de son bien-fondé, de ces pratiques et de son financement, incluant des acteurs n’ayant aucun intérêt économique autour de ces questions. Les établissements privés façonnent un paysage éducatif à leur avantage et créent une demande artificielle pour leurs formations.
Créer et capter une demande artificielle
La demande pour les formations privées semble s’imposer comme une évidence. La presse, dans un élan presque unanime, vante sans réserve le dynamisme de ces écoles, prétendument en réponse à une augmentation naturelle de la demande pour des cursus spécialisés et professionnalisants. C’est précisément le message martelé par José Milano, président d’OMNES Éducation, dans AEF Info le 14 septembre 2023, lorsqu’il présente le succès de l’enseignement supérieur privé comme la simple conséquence d’un besoin préexistant que l’offre viendrait combler. Ce récit est également soutenu par Monique Canto-Sperber, ancienne directrice de l’École Normale Supérieure et ex-présidente de l’Université PSL, aujourd’hui fondatrice d’une formation privée en « arts libéraux » baptisée Atouts+. Intervenant sur France Culture le 5 juillet 2023, elle soulignait avec une apparente évidence « qu’il y a une demande qui n’a pas de satisfaction. »
La demande pour l’enseignement supérieur, en tant que moteur essentiel de mobilité sociale ascendante ne fait aucun doute. Toutefois, il ne s’agit pas ici de remettre en question cette aspiration générale à poursuivre des études, mais plutôt d’interroger une demande spécifique : celle pour les formations privées d’enseignement supérieur. Si l’existence d’un besoin global pour les études supérieures est évidente, il est bien moins certain que ce besoin se traduise naturellement par une préférence pour le privé. Pour qu’une telle demande préexiste, encore faudrait-il que les acteurs concernés, étudiants et familles, soient capables d’identifier clairement leurs besoins et de les associer à l’offre correspondante. Cela supposerait une connaissance suffisante des options disponibles, incluant non seulement une distinction nette entre public et privé, mais aussi une compréhension approfondie des critères de reconnaissance des diplômes, des statuts des établissements, et de la valeur réelle des certifications proposées.
Une demande préexistante des familles, vraiment ?
Une demande préexistante supposerait que les familles puissent clairement distinguer une offre publique d’une offre privée. Mais cette distinction, pourtant essentielle, ne suffit pas : elles devraient également être capables d’évaluer la reconnaissance des diplômes proposés, de comprendre le statut des établissements et d’apprécier la valeur réelle des certifications qu’ils revendiquent. Or, en pratique, ces éléments clés sont souvent flous, mal compris, voire volontairement obscurcis par des stratégies de communication savamment orchestrées par les acteurs privés.
La prolifération des formations pourrait être perçue comme une bénédiction, offrant une personnalisation optimale pour chaque étudiant. Pourtant, cette complexité génère une véritable « jungle », selon les mots d’un président d’université. Loin de clarifier l’offre, elle désoriente davantage les familles et les étudiants, incapables de différencier le public du privé ou d’évaluer la réelle reconnaissance des diplômes.
Dans le secteur universitaire, si le système LMD issu du processus de Bologne visait une simplification, l’évolution de « l’offre » raconte une autre histoire. L’apparition des licences professionnelles, des doubles diplômes, des cycles pluridisciplinaires ou des DUT a brouillé les repères. La demande est souvent submergée par un flot d’options mal comprises, comme en témoigne l’expérience d’Inès, une élève de terminale souhaitant faire une classe préparatoire : « Je voulais faire une prépa littéraire donc je suis allée voir le lycée Montaigne, mais comme je leur ai dit que j’hésitais quand même ils m’ont dit je sais pas quoi, CP quelque chose. » «Ils t’ont parlé des CPES c’est ça ? », « Oui voilà ça ! Et ils m’ont dit va voir l’Université de Bordeaux ils te diront mieux, donc je suis allée voir le stand bleu là, mais on m’a dit non nous c’est pas ça c’est l’IUT, faut aller de l’autre côté. Bref finalement j’ai laissé tomber mais j’ai vraiment rien capté. »
Un paysage illisible dans le secteur privé
Dans le secteur privé, grands groupes transnationaux, écoles locales spécialisées et certifications floues se mêlent dans un paysage illisible. Diplômes reconnus, RNCP ou « maisons » sont présentés sous une rhétorique uniforme de prestige, brouillant les repères des étudiants. Si les établissements sont tenus par la loi de présenter clairement leur statut privé, la DGCCRF (Direction générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des fraudes) a révélé en 2023 que beaucoup étaient en infraction, et faisaient de la publicité mensongère. Sans aller nécessairement jusqu’à la tromperie, une confusion est soigneusement entretenue, où les établissements profitent de la difficulté des familles à distinguer le public du privé, le sérieux de l’opportunisme. Comme le souligne Laurine, 17 ans : « elles disent toutes qu’elles sont prestigieuses, mais on ne sait pas lesquelles le sont vraiment. ». Ce chaos organisé n’est pas un échec, mais une stratégie redoutablement efficace.
Là où les établissements privés misent sur des solutions rapides et des discours séduisants, les formations universitaires, par leur exigence académique et leur mission publique d’intérêt général, offrent des formations larges, reconnues et durables. Elles ne se contentent pas de répondre aux besoins immédiats du marché en dégageant des profits privés : elles préparent les étudiants à penser, à s’adapter, et à construire l’avenir dans un monde complexe et en mutation. À l’heure où le privé est le lièvre et l’Université la tortue, il est essentiel de rappeler que la course ne se gagne pas à la vitesse mais à la constance et à la profondeur.
Mathis d’Aquino
