« On aurait pu aussi penser que les ministres et leurs conseillers tireraient quelques enseignements de l’incapacité avérée de notre école à prendre en charge les nombreuses missions éducatives qui lui sont confiées, incapacité dont l’origine tient à une organisation strictement hiérarchisée et cloisonnée des enseignements. Eh bien, on aurait eu tort de croire qu’il serait proposé autre chose que la perpétuation de l’ancien » écrit Jean-Pierre Véran dans cette tribune, membre du Collectif d’interpellation du curriculum (CICUR). Il analyse pour le Café pédagogique la réforme annoncée vendredi 28 mars 2025, l’éternel neuf avec vieux de l’Education nationale.
On ne peut a priori que se réjouir du retour, annoncé par le premier ministre et la ministre de l’Éducation nationale[1], des concours de recrutement des professeurs et conseillers principaux d’éducation à bac+3, tant leur déplacement à bac+4 puis à bac+5 avec la réforme Blanquer s’était traduit par un rétrécissement social du vivier de recrutement et une chute particulièrement nette des candidatures, des centaines de postes mis aux concours ne trouvant pas preneurs.
Le fait que les lauréats de ces concours puissent bénéficier en master d’une rémunération de 1400 € M1 et de 1800 € en M2 comme fonctionnaires stagiaires constitue également une bonne nouvelle en matière de démocratisation de l’accès au métier d’enseignant ou de CPE, sans pour autant rétablir ce que furent entre 1957 et 1979 les instituts de préparation aux enseignements de second degré (IPES) qui recrutaient leurs élèves professeurs en fin de L1.
Si cet aspect de la réforme annoncée peut être salué, il convient d’être attentif à ce qui est écrit des contenus de la formation, qu’il s’agisse de la nouvelle licence professorat des écoles (LPE) ou des enseignements de master, comme des épreuves de concours de recrutement qui formatent les enseignements dispensés en amont.
Pour les concours de recrutement, le message est on ne peut plus clair. Pour les professeur(e)s de second degré, « les épreuves écrites d’admissibilité, exclusivement disciplinaires, ont pour objectif d’évaluer les connaissances du candidat et sa capacité d’analyse à partir de documents ; les deux épreuves orales d’admission consistent en un exposé disciplinaire suivi d’un échange avec le jury et un entretien de motivation ». Pour celles et ceux du premier degré, « la première épreuve écrite vise à tester les connaissances dans les disciplines fondamentales (mathématiques et français). La seconde évalue tous les candidats dans tous les autres domaines d’enseignement (histoire-géographie, EMC, langue vivante, sciences, technologie, arts), à l’exception de l’éducation physique et sportive (EPS) qui le sera lors de la seconde épreuve d’admission ; les deux épreuves orales d’admission apprécient les capacités d’expression et de réflexion des candidats. La première épreuve consiste en un exposé portant sur les mathématiques ou sur le français ».
Pour les contenus d’enseignement en master, le message est clair pour le premier comme pour le second degré: « Ce diplôme national de master vise une pleine et entière appropriation disciplinaire et du métier dans un environnement scientifique et universitaire ». L’objectif premier des formations est de « garantir une pleine et entière maîtrise des exigences disciplinaires propres au 1er et au 2d degré »
La nouvelle licence LPE s’inscrit strictement dans la même logique : son objet if premier est « la consolidation des connaissances fondamentales pour enseigner les mathématiques, le français et l’ensemble des champs disciplinaires de l’école (EPS, sciences, histoire-géographie, langues vivantes, etc.), afin de répondre à l’exigence de polyvalence » ; pour « Consolider la maîtrise des disciplines enseignées à l’école, près de 500 heures, soit plus des deux tiers du volume global, sont consacrées aux mathématiques, au français et aux compétences langagières ».
Ainsi donc, rien ne change dans le moule de formation des enseignants. Nous avons pourtant changé de siècle. Les multiples transitions qui caractérisent le nôtre pourraient pousser à penser autrement les enseignements proposés aux élèves et, par conséquent, la formation prévue pour les enseignants. On pourrait imaginer, par exemple, que les cloisonnements et hiérarchies disciplinaires qui laissent aux seuls élèves la responsabilité de faire le lien entre les apprentissages étanches qui leurs sont proposés devraient laisser place à une articulation entre les disciplines scolaires et à une mise en relation avec d’autres savoirs non scolaires, indispensables pour préparer une société durable, équitable et solidaire. Dans un monde où l’on voudrait promouvoir une culture de la paix et du respect du vivant, c’est en effet une école du savoir-relation dont nous avons besoin.
On aurait pu aussi penser que les ministres et leurs conseillers tireraient quelques enseignements de l’incapacité avérée de notre école à prendre en charge les nombreuses missions éducatives qui lui sont confiées, incapacité dont l’origine tient à une organisation strictement hiérarchisée et cloisonnée des enseignements. Eh bien, on aurait eu tort de croire qu’il serait proposé autre chose que la perpétuation de l’ancien. Tout doit continuer comme avant, la politique des savoirs qui n’a pas réussi ces dernières décennies est confortée sans aucun recul critique. On peut sans aucun risque en prédire les résultats : l’incapacité confirmée de notre École à lutter contre les inégalités scolaires d’origine sociale et culturelle, la part très réduite qu’elle ne peut que réserver à des objectifs majeurs de formation tels que l’éducation au développement durable ou à l’information et aux médias ; l’impossibilité de proposer autre chose, dans l’expérience scolaire des élèves, que l’hégémonie de la course individuelle à la meilleure note, à la meilleure moyenne, à la meilleure orientation, au meilleur établissement, au détriment de la pratique de la coopération et de la démocratie. Avec le renforcement de l’école de la séparation des savoirs au détriment du savoir-relation, rien n’est moins sûr que l’atteinte de l’objectif affiché de cette réforme : « mieux faire réussir nos élèves ».
Jean-Pierre Véran
Membre du Collectif d’interpellation du curriculum (CICUR) https://curriculum.hypotheses.org/
[1] https://www.education.gouv.fr/mieux-former-pour-mieux-faire-reussir-nos-eleves-reforme-de-la-formation-initiale-des-professeurs-450109
