Pourriez-vous nous expliquer en quoi consiste le projet que vous êtes venue présenter et ce qui vous a donné envie de vous lancer dans l’aventure de la Class’Echecs ?
Mon projet s’intitule « Les super pouvoirs du jeu d’échecs : de la maternelle au collège ». Il vise à initier les enfants au jeu d’échecs dès la maternelle et à les accompagner dans leur progression tout au long de leur scolarité. Plus qu’un simple jeu, les échecs sont un formidable outil pédagogique qui développe la concentration, la mémoire, la logique et même des compétences sociales comme la patience et la gestion des émotions.
Ce qui m’a motivée à me lancer, c’est l’impact positif que j’ai pu observer chez les élèves, que ce soit avec les plus jeunes, les élèves à besoin particuliers, les élèves d’élémentaire, etc.
Vous enseignez en classe de maternelle : initier les enfants de moyenne section aux échecs, c’est possible ? Comment fait-on ?
Oui, c’est tout à fait possible ! Il ne s’agit pas de leur apprendre immédiatement toutes les règles du jeu classique en quelques séances où ils se sentiraient noyés sous la masse d’informations, mais plutôt de les familiariser avec les pièces, le plateau et les premiers déplacements à travers des activités ludiques et adaptées à leur âge. Le maitre mot : l’adaptation ! On fait en fonction du niveau de chacun.
J’utilise des jeux et des mises en scène pour rendre l’apprentissage attractif. Par exemple des tapis et des pièces géantes pour manipuler et se déplacer physiquement sur l’échiquier ; des histoires et des contes où les pièces deviennent des personnages ; des mini-jeux progressifs pour assimiler les déplacements (le cavalier qui saute, les tours qui roulent comme des camions, etc.)… L’idée est d’apporter une première approche sensorielle et narrative.
On associe souvent les échecs aux mathématiques : pourquoi ? Quelles compétences permettent-ils effectivement de développer ?
Les échecs sont un véritable terrain d’apprentissage pour les mathématiques ! Ils sollicitent notamment la reconnaissance des formes et des repères spatiaux : repérage sur l’échiquier (colonnes, rangées, diagonales). Mes élèves de maternelle deviennent des champions de la lecture du tableau à double entrée !
Ils sollicitent aussi le raisonnement logique : anticipation des coups, résolution de problèmes. Plus d’élèves stressés quand ils ne trouvent pas la solution tout de suite. J’explicite le fonctionnement pour le jeu d’échecs en leur demandant de transférer ces compétences à la résolution de problèmes !
Mais aussi le calcul mental : décompte des points lors d’une partie (valeur des pièces) ou encoure les suites et les séquences : comprendre les conséquences d’un déplacement et établir des stratégies.
Ce ne sont toutefois pas les seules compétences visées ?
Effectivement, au-delà des mathématiques, les échecs développent aussi des compétences transversales essentielles.
Au niveau du développement cognitif, tout d’abord, par l’activation de la plasticité cérébrale (rôle dans les apprentissages), le développement des fonctions exécutives (mémoire de travail, contrôle inhibiteur et flexibilité cognitive), et des fonctions exécutives de plus haut niveau (la planification, la résolution de problèmes et le raisonnement).
Ils permettent aussi de développer la concentration et l’attention : les enfants apprennent à rester focalisés sur une tâche, ainsi que la patience et la persévérance : ils comprennent que l’erreur fait partie du processus d’apprentissage, et apprennent à mieux gérer les émotions, à accepter la défaite et à rebondir.
Jouer aux échecs, c’est aussi respecter son adversaire, apprendre à attendre son tour et communiquer de manière bienveillante, donc à développer des compétences sociales…
Ces compétences sont précieuses et réutilisables dans tous les domaines scolaires et dans la vie quotidienne.
Ce détour par le jeu permet-il à certain.es élèves en difficulté de se trouver en réussite, de gagner en confiance, voire de raccrocher les apprentissages ?
Oui, absolument ! Les échecs offrent une autre manière d’apprendre, qui peut être plus accessible à des élèves en difficulté (EBEP) dans les apprentissages traditionnels. Certains élèves qui peinent en maths, par exemple, se découvrent très à l’aise avec le raisonnement logique du jeu. Cela leur donne un sentiment de compétence et de réussite, qui peut ensuite rejaillir sur d’autres matières et sur leur comportement.
De plus, c’est un jeu où tout le monde démarre à égalité, indépendamment du niveau scolaire ou des difficultés personnelles. Cela permet à des élèves qui ont parfois perdu confiance en eux de se réinvestir et de retrouver du plaisir à apprendre. Et ça c’est fantastique et inestimable.
Qu’en disent-les parents ? Deviennent-ils les élèves de leurs enfants ?
Les retours des parents sont très positifs ! Beaucoup sont surpris de voir leurs enfants s’enthousiasmer pour un jeu aussi stratégique (et souvent perçu comme très élitiste). Certains parents qui ne connaissaient pas les échecs commencent à s’y intéresser et se font même enseigner les règles par leurs enfants. J’organise aussi des tournois avec les familles où convivialité et confiance s’ancrent. De plus, les rôles y sont souvent inversés, et c’est vraiment intéressant.
Il y a aussi une dimension intergénérationnelle intéressante : les enfants jouent parfois avec leurs grands-parents, créant ainsi un lien autour du jeu. L’apprentissage des échecs dépasse donc la classe et s’invite dans les familles.
Aux collègues qui voudraient se lancer, quels conseils donneriez-vous ? Est-il nécessaire d’avoir une maitrise du jeu pour démarrer ? La Fédération Française des Échecs peut-elle constituer un soutien ?
Mon premier conseil serait de ne pas hésiter à se lancer, même sans être un joueur confirmé (ou même si on ne sait pas jouer, ce qui était mon cas quand j’ai démarré les échecs en classe !!). Les échecs sont un formidable outil pédagogique, et l’apprentissage peut être progressif, à la fois pour l’enseignant et pour les élèves.
Pour aider les enseignants, nous avons conçu l’ouvrage Enseigner pratiques – Apprendre à jouer aux échecs en classe – Cycles 1, 2 et 3, qui est sorti en 2024. Ce guide pédagogique propose 38 séances guidées, adaptées des élèves non-lecteurs du cycle 1 jusqu’au cycle 3, avec : des séquences pédagogiques détaillées et faciles à suivre, pour accompagner les enseignants pas à pas ; des activités interdisciplinaires qui relient les échecs aux mathématiques, à l’art, ou encore à l’éducation physique ; du matériel pédagogique clé en main : fiches pratiques, jeux imprimables et ressources téléchargeables sur Hatier Clic.
En complément, la Fédération Française des Échecs (FFE) peut être un excellent soutien : elle propose des formations et du matériel à petit prix via Class’Échecs. Les clubs d’échecs locaux peuvent aussi être des partenaires précieux pour organiser des animations ou des initiations. Le mien à Auxerre, dont le responsable est un ancien grand maitre hyper pédagogue, est vraiment exceptionnel !
Propos recueillis par Claire Berest
Infographie – Jeu d’échecs et développement des CPS – Teacherpirouette
