La littérature dès l’alphabet est le titre de l’ouvrage que vous avez coordonné. Qu’est-ce que cela signifie ?
Ce titre – proposé par le romancier Michel Chaillou – affirme que tout-petit l’enfant peut avoir accès à la littérature dans des formes appropriées. Les comptines, les albums, les histoires introduisent le jeune enfant à la musique de la langue et par là même à la littérature. Il perçoit par la voix de la lectrice ou du lecteur que la langue du récit n’est pas la même que celle du quotidien. Sans savoir encore lire, l’enfant aime et souvent mémorise des mots qui lui « parlent », comme l’écrit Jean-Paul Sartre. J’ai voulu que le titre résonne comme une exigence pour tous les enfants quel que soit leur sexe, leur condition sociale ou leur origine.
« Lire pour grandir en liberté », vous parlez d’enjeu pour l’égalité aujourd’hui, pouvez-vous expliquer?
Comme beaucoup de parents et d’enseignant.es, je m’interroge sur les contenus auxquels les enfants accèdent par les écrans. L’internet risque d’imposer un langage minimaliste, et ainsi de réduire notre capacité de penser.
La littérature au contraire ouvre à la pluralité des interprétations, interpelle la lectrice ou le lecteur, fait appel à sa participation. Enfin elle développe l’imagination. La découverte de la littérature à l’école, à la bibliothèque est un enjeu. Les enfants des milieux populaires en particulier, mais pas qu’eux, n’ont pas besoin que l’Éducation Nationale, au nom de l’égalité, diminuent l’ambition d’un accès à la complexité du monde, des rapports humains. Au contraire pour développer leur esprit critique, et leur capacité à penser un autre monde, faire grandir leurs rêves, la littérature doit avoir une place nouvelle dans les programmes de l’école. A travers ce « plaidoyer », je souhaite faire entendre l’impérieuse nécessité, avec la littérature de faire grandir la liberté de penser et la sensibilité de chaque enfant.
La littérature ouvre, vous insistez sur la lutte contre les inégalités, le rôle de l’imagination. Mais aussi sur la littérature qui protège l’enfant dans le texte « modernité de trois contes pour un dialogue sur les violences sexuelles ». Vous parlez de « ressources précieuses à redécouvrir à travers le prisme de la problématique des violences sexuelles faites aux enfants ». Expliquez-nous.
En pensant aux enfants victimes, j’ai relu 3 contes très connus dont il existe des versions dans de nombreux pays et continents. Ces contes nous parlent des expériences humaines… la forme littéraire courte du « Petit chaperon rouge » proposée par Charles Perrault reste trés pertinente pour laisser les enfants deviner le viol et en parler si elles et ils le souhaitent, en gardant la distance nécessaire avec le réel. Le conte se situe toujours dans un ailleurs et un autre temps. Néanmoins la stratégie de l’agresseur et sa dangerosité sont bien décrites. Il en va de même avec « Peau d’âne ». L’enseignement essentiel que l’on peut retenir c’est que l’enfant, en cas de danger d’inceste, doit trouver la personne de confiance à qui se confier et qui pourra la protéger. L’enseignant.e en lisant le conte ouvre l’espace de dialogue sur l’inceste si un.e élève le souhaite. Une brèche dans l’invisibilité de ce crime. Evidemment les formations des enseignant.es à tous les niveaux sont indispensables.
Comment avez-vous choisi les auteurs et autrices ?
En 2000, avec l’élan de l’entrée de la littérature de jeunesse dans les programmes de l’école élémentaire, j’ai travaillé à la 1ère édition de la « Littérature dès l’alphabet ». Partagé avec l’éditrice Hedwige Pasquet, l’enjeu de cette nouvelle édition est l’urgence absolue d’alimenter le débat sur le rôle de la littérature dans la vie de l’enfant.
Le monde vit un moment de grands bouleversements, l’enfant, toujours en quête de compréhension, trouve dans la fiction de quoi mettre à distance ses peurs, nourrir son énergie de vie, sa capacité de rêver. Pour les enfants des familles où les livres ne sont pas présents, on voit l’importance grandissante de l’école pour offrir à tous les enfants de quoi alimenter leur désir de lire.
Des auteurs* dont certains sont publiés dans des éditions jeunesse, d’autres pas, ont accepté de partager leur amour de la littérature. Ils ont écrit des textes éblouissants, d’autres, avec talent, ont éclairé les enjeux. D’autres enfin ont raconté un souvenir de lecture, éveillant nos propres expériences.
Propos recueillis par Djéhanne Gani
La littérature dès l’alphabet, dirigé par H. Zoughebi, Gallimard jeunesse, janvier 2025.
*Florence Delay, Pierre Bergounioux, Marie Desplechin, François Place Jacques Roubaud, Jean-Pierre Siméon, Philippe Delerm, Philip Pullman, Katy Couprie, Evelio Cabrejo-Para,Michele Petit, Rachel Schneider et Henriette Zoughebi
