« La ministre ne pourra longtemps esquiver par ailleurs les sujets brûlants à ce jour négligés voire niés » écrit Yannick Trigance dans cette tribune. Si l’adoption du texte EVARS apporte un soulagement dans les rangs contre les attaques réactionnaires menées contre l’Ecole, Yannick Trigance rappelle les mesures d’austérité et le cap du gouvernement. « Quel crédit accorder à la volonté annoncée de prendre en compte la réalité du terrain quand le Sénat fait voler en éclat par un amendement la promesse du Premier ministre François Bayrou de revenir sur les 4000 suppressions de postes et quand les fermetures de classes seront encore très – trop – nombreuses dans certaines académies à la rentrée prochaine alors que la démographie scolaire ne cesse de diminuer ? » demande-t-il.
« Calmer la colère »
En arrivant au ministère de l’Éducation Nationale et bien que n’étant pas une « spécialiste de l’éducation » comme elle l’a elle-même indiqué, Mme Borne est à l’évidence investie d’une mission : apaiser le milieu enseignant et plus globalement la communauté éducative maltraitée, méprisée face à la politique ultra-libérale déployée par les ministres de l’éducation successifs depuis 2017. Cette stratégie a par ailleurs servi à limiter les risques de censure après le discours de politique générale du Premier ministre François Bayrou, notamment avec l’annonce – en plusieurs étapes – de l’annulation de la suppression des 4000 postes et la création de 2000 postes d’AESH sur le budget 2025.
Autres éléments visant à « calmer » la colère exacerbée dans les établissements scolaires : le retrait de l’obligation d’obtention du brevet pour accéder au lycée ou encore la récente confirmation de la mise en place du programme d’éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle (EVARS) auparavant malmené par l’éphémère ministre délégué chargé de la réussite scolaire et de l’enseignement professionnel Alexandre Portier.
On aimerait prendre pour argent comptant la volonté de la nouvelle ministre de se saisir des difficultés que vit notre école depuis 2017 et qui génèrent une aggravation des inégalités au détriment des élèves issus des milieux défavorisés. Mais la réalité de ces derniers jours suscite avec raison un scepticisme et une inquiétude quant à cette volonté de prendre enfin la juste mesure des attentes et des besoins de notre école.
En effet, comment croire la ministre quand le gouvernement auquel elle appartient dépose un amendement au sénat visant à amputer de 52 millions d’euros les crédits alloués à l’Éducation nationale, dont 18 millions sur le programme « vie de l’élève » destinés en grande partie à venir en aide aux élèves les plus défavorisés et à permettre l’inclusion scolaire des élèves en situation de handicap, élèves dont le nombre a triplé en 15 ans dans les établissements scolaires ?
« Le salaire d’un enseignant travaillant depuis 15 ans inférieur de 16% à ceux des autres pays »
Quel crédit accorder à la volonté annoncée de prendre en compte la réalité du terrain quand les fermetures de classes seront encore très – trop – nombreuses dans certaines académies à la rentrée prochaine alors que la démographie scolaire ne cesse de diminuer ? La ministre ne pourra par ailleurs esquiver longtemps les sujets brûlants à ce jour négligés voire niés.
Comment par exemple accepter qu’un enseignant français atteigne la rémunération maximale au bout de 35 ans de service contre 25 ans dans les autres pays de l’OCDE ? Comment accepter que le salaire d’un enseignant travaillant depuis 15 ans soit inférieur de 16% à ceux des autres pays – chiffre de 2021 – ? Comment accepter que nos enseignants soient les moins formés, fassent le plus d’heures – dans le 1er degré – et aient les classes les plus chargées des pays de l’OCDE ?
Comment ne pas prendre en compte le fait qu’en 5 ans le nombre de candidats aux concours de recrutement du second degré ait baissé de plus de 35% et que sur la période 2020-2023 le nombre de démissions et de ruptures conventionnelles ait augmenté de 12% dans le 1er degré et de 18.3% dans le second degré, révélant un grand désarroi et un malaise profond des équipes éducatives ?
La mixité sociale et scolaire : une bombe à retardement
Dévalorisés, déconsidérés, atteints dans leur professionnalité et dans leur statut au sein de notre société, nos enseignants méritent bien mieux qu’un « Pacte » du « Choc des savoirs » fondé sur le « travailler plus pour gagner plus » que la ministre à ce jour ne remet nullement en question et qui laisse à penser que les enseignants ont du temps de libre. Enfin, la ministre devra se saisir de ce qui constitue une véritable « bombe à retardement » pour notre société : la mixité sociale et scolaire.
Comment prétendre lutter contre les inégalités sans agir face à une ségrégation soulignée par toutes les études qui montrent notamment que 10% des 7000 collèges concentrent à eux seuls près de 60% des enfants d’ouvriers ou d’inactifs quand dans le même temps 10% des collèges les plus favorisés en accueillent moins de 15% ? Comment demander aux enseignants de faire face à la diversité et à l’hétérogénéité des élèves sans mettre en face les moyens nécessaires et en l’absence d’une formation initiale et continue digne de ce nom ?
Peut-on accepter que notre pays soit un des seuls au monde où l’Etat finance son principal concurrent – l’enseignement privé – à hauteur de 75% d’argent public sans aucun contrôle administratif, pédagogique ni financier alors que les collèges privés ne sont soumis ni à la carte scolaire, ni à la loi de 2004 sur le port des signes religieux, ni à la charte de laïcité tout en accueillant 2 fois plus d’élèves très favorisés (40%) que les collèges publics (15.5%) ?
Comment peut-on imaginer que des responsables politiques au plus haut niveau de l’Etat renoncent à faire du brassage social porteur d’altérité, de tolérance et de solidarité le ciment de notre République qui alors ne tient plus sa promesse du droit à la réussite de tous nos jeunes ?
Remettre les enseignants au cœur des enjeux de société, permettre aux élèves de faire nation en étant scolarisés ensemble dans une vision éducative, citoyenne et fraternelle : un enjeu et un défi que la ministre, au-delà des discours, ne peut plus esquiver.
Yannick Trigance
