Ce dernier ouvrage de Roger-François Gauthier est de nature à nous interpeller tous, parce qu’il prend vraiment au sérieux la question des savoirs qui devrait être au coeur des réflexions et des décisions sur l’Ecole et qui ne l’est guère.
Cet ouvrage est d’autant plus intéressant qu’il n’est pas un essai d’ordre simplement théorique sur la question mais une « confession » (y compris d’ordre personnel voire intime) d’un « hiérarque » de l’Education nationale. Roger-François Gauthier est en effet agrégé de lettres classiques, énarque, inspecteur général de l’Education nationale et fondateur du « Cicur » (« Collectif d’interpellation du curriculum »). Certains en déduiront peut-être a priori que l’on a affaire à un ancien brillant élève et cadre de l’administration planant au-dessus des réalités (voire comme l’on dit parfois, « crachant dans la soupe »). Ils auraient bien tort en regard d’une lecture effective qui rencontre une « confession » (comme le suggère le sous-titre du livre : « Confessions à qui voudra »).
Cet ouvrage est composé d’une trentaine de courts chapitres offrant un kaléidoscope très divers mais suggestifs de « confessions » à propos notamment de son parcours dans l’Ecole française et dans sa haute administration, issu d’un véritable travail d’introspection sur « les savoirs et ce qu’ils nous font », avec finalement en ligne de mire la mise en évidence le plus souvent des « mal-savoirs » de l’Ecole française. L’un des principaux fils conducteurs de cet ouvrage est en effet celui des mal-savoirs scolaires, évoqués dans de nombreux titres de chapitre : « L’ignoblesse révoltante des savoirs techniques» ; «Mensonges des cartes, par construction » ; « Peurs et mal-savoirs de la Santé » ; « Malgré eux, malgré moi ce que le latin et le grec m’ont fait » ; « Triste mépris des savoirs de la terre » ; « Ma tour de babil, les mal-savoirs des langues » ; « ‘’Littérature’’, équivoques et exclusions» ; « Mensonges et mal-savoirs d’une agrégation de prestige » ; « Mal-savoirs de tous les bouts du monde » ; « Plus de dictées ! Petite lumière » ; « Philosophie : promesses non tenues » ; « Le grand malaise des disciplines ».
Mais ce fil de lecture est mêlé aux « mal-savoirs » des familles et de leurs secrets, aux « Mal-savoirs religieux », au « Violon sans musique », aux « Savoirs de chaux et de pigments : rendez-vous de lumière, mais si tardifs», aux « Savoirs hélas inouïs des animaux». Une danse (qui n’est pas que macabre) de récits personnels qui engagent le lecteur à partager les questionnements de l’auteur. « J’aime le savoir, les savoirs, comme une des composantes majeures, et peut-être la composante majeure de notre aventure de vie comme humain », déclare Roger-François Gauthier dans son Introduction. « Mais je me dois à moi-même d’abord, de dire à quel point ce savoir et ces savoirs ne se sont pas bâtis dans quelque ciel intérieur tout fait d’idées pures, mais sont une partie intégrante et intime d’une subjectivité fondamentale.
Peut-être d’une conscience, de ma conscience où se mêlent opinions, croyances, doutes, convictions, connaissances, etc. Qui me furent imposés ou non, que j’ai en tous cas captés et qui me constituent. Et qui m’ont permis si souvent, à l’instar de tous les autres humains, d’éprouver ce sentiment équivoque de posséder des savoirs, ce qui me permettait de me dire et de prononcer, quelque bien peu philosophiquement étudié mais socialement actif ‘’je sais, donc je suis’’. C’est exactement cette certitude majeure, et toutes celles qui la fondent en amont, que mon itinéraire personnel entre tant de savoirs abordés m’amène à démonter. En montrant à quel point, pour moi, tant de ces savoirs si assurés, et qui voulaient me communiquer leur assurance, furent en fait, au bout du compte, autant de MAL-SAVOIRS, c’est-à-dire de savoirs qui, pour quantité de motifs tellement divers selon les situations présentées, égrenées, et sans autre lien les unes aux autres que la personne qui eut à vivre cela, manquèrent tout ou partie de leurs promesses ».
« Qui ne se sent pas impliqué en lisant ces pages qui pourtant ne racontent au sens propre que des morceaux épars de l’histoire d’un seul homme ? » questionne Roger-François Gauthier à la fin de son livre. Et c’est là que réside sans doute le principal mérite de cet ouvrage : inciter chacun de ses lecteurs à pratiquer cette même autoanalyse, certes aventureuse voire désenchantée, mais qui peut être in fine libératrice.
Claude Lelièvre
Roger-François Gauthier, L’étrange affaire des mal-savoirs, Confessions à qui voudra, Librinova, 2024
ISBN : 9791040561996
