Première des épreuves du bac de la voie générale mais absente des épreuves des lycéens de lycée professionnel : voilà ce qui résume la place symbolique et élitiste de l’enseignement de la philosophie en France. « La place éminente symbolique de la philosophie dans l’enseignement secondaire français vient de loin » nous rappelle l’historien Claude Lelièvre dans sa chronique hebdomadaire.
Une première place des épreuves
La philosophie est redevenue l’année dernière la première épreuve à ouvrir la séquence terminale des baccalauréats généraux et technologiques. Une première place dont on peut penser qu’elle est désormais davantage de l’« ordre symbolique » qu’un réel « enjeu majeur » dans le cursus effectif des élèves concernés.
La philosophie n’est que coefficient 4 pour la voie technologique et 8 sur 100 pour la voie générale depuis la réforme « Blanquer » de 2019. La philosophie comptait avant pour 18 % du bac L, 11 % du bac ES, 9 % du bac S et 5 % des bacs technologiques avait souligné alors l’Association de professeurs de philosophie de l’enseignement public.
La place éminente symbolique de la philosophie dans l’enseignement secondaire français vient de loin, renouvelée et renforcée par la décision du ministre de l’Instruction publique Victor Duruy instituant en 1864 une dissertation de philosophie comme épreuve au baccalauréat, en lieu et place d’un simple oral : « Le Conseil impérial de l’Instruction publique a discuté dans sa session de juillet un programme qui rend aux études philosophiques leur importance et leur nom. Ce couronnement des études languissait. Le grand dispositif dont elles ont été dotées leur rend leur éclat ».
En tout état de cause, on est très loin désormais de ce qui a pu prévaloir lors de l’apogée de la place de la philosophie en terminale « es lettres » (ou « philosophie ») de l’enseignement secondaire français. En particulier pour ce qui concerne les horaires dédiés à l’enseignement de la philosophie En 1880, 9 heures d’enseignement de philosophie sur 22 heures hebdomadaires (la philo comptant pour 55% de l’examen en terminale). En 1902, 8 heures 30 d’enseignement de la philosophie sur 18 heures hebdomadaires (la philo comptant pour 50% de l’examen en terminale). C’était l’époque où environ 2 % d’une classe d’âge (quasi exclusivement masculine) obtenait »le » baccalauréat.
Une place symbolique et élitiste
Comme d’habitude, la plupart des commentateurs vont certainement parler de la philosophie « au baccalauréat » comme s’il était unique en oubliant de fait les baccalauréats professionnels (dont les épreuves ont eu lieu cette année de façon avancée dès mars et qui ne comportent pas d’épreuves de philosophie). Et cela alors même qu’en réalité il y a eu ces dernières années certes 43 % de titulaires d’un bac général dans une classe d’âge et 16 % de titulaires d’un bac technologique, mais aussi 20 % de titulaires d’un bac professionnel. Ce n’est pas rien…
Il est vrai que la place éminente symbolique de la philosophie dans l’enseignement secondaire est corrélative de la création d’une épreuve écrite de philosophie à replacer dans le cadre de la refondation foncièrement élitiste de la classe de philosophie (et du baccalauréat « es lettres ») voulue par Victor Duruy : « Puisque la France est le vrai centre du monde, assurons aussi aux enfants de la classe aisée, à ceux qui sont appelés à marcher au premier rang de la société, assurons leur par les lettres et par les sciences, par la philosophie et par l’histoire, la culture de l’esprit la plus large et la plus féconde afin de fortifier l’aristocratie de l’intelligence au milieu d’un peuple qui n’en veut pas d’autre et de donner un contrepoids légitime à cette démocratie qui coule à pleins bords. »
Mais enfin, plus d’un siècle et demi plus tard, on est en droit de penser qu’un certain aggiornamento des représentations en l’occurrence tarde à venir…
Claude Lelièvre
