Entretien avec Daniel Bloch (2/2) : « Il s’agissait bien de réconcilier l’École et l’entreprise » et « d’éviter le simple adéquationnisme, avec l’objectif d’avoir un temps d’avance »
80% d’une classe d’âge au niveau du bac » reste un objectif qui, même s’il est atteint, a toujours ses détracteurs : quel était l’objectif politique de la création du bac professionnel ? Et vous semble-t-il atteint ?
Le baccalauréat professionnel a été conçu non pas sur la base d’une demande éducative interne à l’Éducation nationale, mais par le pouvoir politique, comme un outil de développement économique pour notre pays, dont la compétitivité s’était affaiblie. Il a également été conçu comme un vecteur d’ascension sociale pour les moins avantagés, grâce à une culture générale enrichie et une formation professionnelle plus aboutie, permettant l’accès à des emplois de plus haute qualification. Le rapport de la mission a ainsi été publié sous l’intitulé : « Pour une stratégie convergente de l’École et des entreprises ». Il s’agissait bien de réconcilier l’École et l’entreprise.
Notre commerce extérieur s’est retrouvé en position excédentaire au début des années 2000, sans doute en partie grâce à ces réformes. Cependant, notre balance commerciale s’est ensuite à nouveau dégradée : notre déficit est aujourd’hui dix fois supérieur à ce qu’il était en 1985, tandis que notre enseignement professionnel a fortement régressé, alors qu’il aurait fallu lui donner un second souffle, le rehausser. Les objectifs visés en 1985 pour l’an 2000 ont certes été atteints à partir des années 20, mais il ne s’agissait pas, en 1985, d’objectifs pour 2025, indépendants du temps, mais seulement d’objectifs pour l’an 2000. Depuis, il navigue à vue, sans radar ni boussole.
Les « progrès » réalisés depuis l’an 2000 ont été essentiellement artificiels, à l’image de l’augmentation de la proportion de la génération conduite au baccalauréat, de 60 à 80 %, résultant mécaniquement de la réduction de quatre à trois années de la durée de préparation du baccalauréat professionnel et de l’ « amélioration » des taux de réussite à tous les baccalauréats. Tout ceci ne fait pas illusion. Il est aujourd’hui nécessaire de situer le débat sur l’avenir de l’enseignement professionnel là où il doit être, en le déclinant à nouveau selon deux objectifs principaux : la compétitivité économique et la démocratie sociale. En tentant d’éviter le simple adéquationnisme, avec l’objectif d’avoir un temps d’avance.
Comment lever ce frein d’une orientation en lycée professionnel, non choisie, subie par une majorité d’enfants issus de familles défavorisées ?
Il s’agit là d’une question qui ne peut être réglée par des campagnes de communication ou des discours incantatoires sans cesse répétés, et convenus, sur l’égale dignité des voies générale, technologique et professionnelle. A conquérir, non par des mots, mais par une réforme en profondeur permettant de faire en sorte que la voie professionnelle donne envie. Et elle ne le fera pas tant qu’elle ne sera pas constituée en un parcours complet, conduisant, en continuité pédagogique, au baccalauréat professionnel puis, au-delà, à des diplômes du niveau des licences professionnelles et, à la suite, à celui des masters à caractère professionnel. Et sous condition : sans que les élèves de la voie professionnelle n’aient à s’insérer dans des parcours conçus pour d’autres, et où ils sont ainsi condamnés, pour la plupart d’entre eux, à échouer. Avec, à chaque étape, des bifurcations vers l’emploi ou la poursuite de formation. Une voie professionnelle qui se distingue aussi par les méthodes pédagogiques qu’elle met en œuvre, en sortant de la pensée unique – de confection disait Bergson – notamment en faisant un usage encore plus large d’une pédagogie de projet. Elle doit apporter un plus de culture générale, développer les approches pluridisciplinaires qu’implique le caractère professionnel des emplois auxquels elle prépare et prendre davantage en compte l’apport de l’entreprise à la formation, avec des périodes en entreprise plus longues, mais rémunérées et comptant de ce fait pour la retraite – comme pour les apprentis. Une seconde révolution culturelle, avec un totem, la licence professionnelle, comme la première révolution culturelle avait comme totem le baccalauréat professionnel.
Il s’agit également, pour accroître son attractivité et son effectivité, d’apporter davantage de visibilité aux Campus des métiers et des qualifications, relocalisés et constitués en hub rassemblant les formations secondaires et supérieures, initiales et continues, sous régime scolaire et sous statut d’apprenti, correctement dotés en infrastructures sportives, culturelles et en moyens d’hébergement. Des lieux dont on pourrait être fier, à visiter, et non pas seulement des photographies sur papier glacé.
Que pensez-vous de l’augmentation de la durée de stage pour les élèves, et de la place et rôle de l’entreprise dans la formation du lycéen ?
Ici encore, un petit rappel historique s’impose. Notre proposition visant à la création du baccalauréat professionnel incluait l’intégration dans son programme d’une vingtaine de semaines de formation en entreprise au cours de ses deux années de préparation suivant les deux années de préparation du Brevet d’enseignement professionnel (BEP) qui, elles, étaient alors supposées devoir en comporter de 6 à 8. En tout donc, une trentaine de semaines. Une formation en entreprise qu’aucun diplôme sous statut scolaire ne prévoyait jusqu’alors, marquant ainsi une véritable révolution culturelle que préfigurait l’accord signé entre Christian Beullac, alors ministre de l’Éducation nationale et ancien directeur général de Renault, et André Henry, secrétaire général de la Fédération de l’Éducation nationale (FEN), accord qui permettait l’organisation de séquences éducatives en entreprises pour les élèves des lycées d’enseignement professionnel. Ces séquences étaient typiquement réparties sur des durées de 2 à 3 semaines et restaient facultatives. Malheureusement, le nombre de semaines en entreprise a été réduit – tout comme celui des semaines en lycée – lors de la réduction, en 2009, de la durée totale de préparation du baccalauréat professionnel de 4 à 3 ans.
La valeur formative de ces semaines en entreprise, à tous les niveaux de l’enseignement professionnel, est encore contestée par certaines organisations syndicales, mais elle est plébiscitée par les élèves. Qui, par analogie, nierait l’intérêt, dans le cadre de la formation des enseignants, des stages d’observation ou en responsabilité en établissement scolaire ? Pour la plupart des élèves-maîtres, il s’agit du moment le plus enrichissant de leur formation.
Il est important de préciser qu’il ne s’agit pas ici, pour les accroître, de substituer les périodes de formation en entreprise à celles dispensées en lycée professionnel, mais d’accroître le temps affecté à l’une comme à l’autre. Depuis le début des années 2000 jusqu’à ce jour, la durée globale des études conduisant au CAP comme au baccalauréat professionnel – depuis l’entrée en maternelle – a été réduite de deux ans, alors que l’espérance de vie augmentait de trois ans. Á contresens.
Vous avez été auditionné à l’Assemblée sur le lycée professionnel. Qu’avez-vous mis en avant lors de cette mission d’information flash ?
Il s’agit d’une mission transpartisane et je me réjouis que la Commission de l’éducation et des affaires culturelles ait pris l’initiative de la mettre en place. J’espère qu’elle pourra conduire à un débat parlementaire sur l’enseignement professionnel. Trop longtemps, ce sujet a été évité, en partie par un repli du ministère sur lui-même, mais aussi par une méconnaissance de nombreux responsables politiques quant à son rôle économique et social. En effet, combien d’entre eux savent que la moitié des sortants du système éducatif sont issus de l’enseignement professionnel, sans compter l’enseignement professionnel supérieur long ? Il y a tout d’abord les 7 % d’élèves qui en sortent en échec, par abandon en cours de formation au CAP ou au baccalauréat professionnel. Ensuite, les 9 % qui sortent avec un CAP, les 16 % avec un baccalauréat professionnel, les 12 % avec un BTS ou un DUT et enfin les 6 % avec une licence professionnelle, soit bien la moitié des sortants du système éducatif. Comment rehausser la compétitivité de notre pays sans élever le niveau de compétences auquel chacun de ces diplômes doit conduire ? Au cours des 25 dernières années, ces deux niveaux, de compétitivité et de compétences se sont simultanément détériorés.
L’importance de l’enseignement professionnel se manifeste également à l’examen de la répartition des actifs en grandes catégories socioprofessionnelles : 19 % d’ouvriers, 26 % d’employés et 25 % d’actifs relevant des catégories intermédiaires : le niveau de compétences de 60 % de la population active est pour une large part celui auquel l’enseignement professionnel a conduit.
S’il m’avait été demandé de formuler une seule proposition – ce qui n’a pas été le cas – elle aurait porté sur ce que je considère comme la « mère » de toute réforme de l’enseignement professionnel, à savoir celle de sa gouvernance. Comment pourrait-on assurer, au niveau national, un pilotage efficace dès lors que ce sont les mêmes qui, successivement, dirigent les services centraux de l’Éducation nationale et, à un autre moment, comme inspecteurs généraux, évaluent les actions qu’ils ont eux-mêmes conduites ? Comme l’a jugé la Cour des comptes, il y a là une source évidente de conflits d’intérêts. Sans cette nette séparation, il est impossible d’élaborer un état des lieux susceptible d’être partagé, alors qu’il aurait pu l’être dès lors qu’il aurait été établi de façon indépendante. Il n’est pas trop tard pour le construire. C’est bien au niveau de l’Assemblée nationale que son avenir doit se redessiner, que les grandes questions qui le concernent doivent trouver réponse.
Les 25 dernières années ont conduit à la réduction du nombre d’années d’études menant à tous les diplômes professionnels. Le baccalauréat, toutes séries confondues, a vu sa durée de préparation, depuis le préélémentaire, réduite d’une année, entraînant une « économie » voisine de 6 milliards d’euros. Une « économie » supportée essentiellement par les élèves issus des milieux défavorisés et donc aussi par l’enseignement professionnel, puisque les élèves de la voie technologique et, plus encore, ceux de la voie générale étaient pour l’essentiel à l’heure, sans avoir redoublé. Il faut redonner du temps de formation aux élèves de l’enseignement professionnel, notamment à ceux engagés sur la voie du baccalauréat professionnel, compte tenu – quitte à nous répéter – de ce que le niveau de compétences du baccalauréat au format réduit n’assure plus, à ceux qui le détiennent, un accès raisonnable à l’emploi et à nos entreprises les compétences dont elles ont besoin. Il est important de souligner que ces « nouveaux bacheliers » – 4 ans seraient diplômés à un âge d’une année inférieur à celui des bacheliers – 4 ans de l’an 2000, compte tenu de la réduction des taux de redoublement et de l’évolution du taux de réussite au baccalauréat.
Dans le contexte budgétaire difficile qui est le nôtre, une solution du type de celle adoptée lors de la transformation du DUT (2 ans) en Bachelor universitaire de technologie (BUT – 3 ans) peut être envisagée. Cette extension a largement été mise en œuvre par un financement de l’année supplémentaire par le biais de l’apprentissage.
Mais la question posée n’a pas de réponse que budgétaire, mais elle doit aussi se situer dans un cadre sociétal, car c’est non seulement davantage de considération à l’égard des métiers auxquels notre enseignement professionnel prépare, mais c’est aussi davantage de considération pour ceux qui sont encore ses élèves et pour leurs enseignants. Quelques exemples significatifs : du côté des élèves tout d’abord. L’absence d’enseignement de la philosophie en terminale professionnelle, alors qu’elle est présente en terminales générale et technologique, témoigne d’un regard bien méprisant sur les élèves de la voie professionnelle, tout comme l’usage « aristocratique » du terme de massification pour désigner l’accès d’un plus grand nombre au baccalauréat, plutôt que le terme de démocratisation. Des envahisseurs… Du côté des enseignants, le manque de considération est également flagrant. Les enseignants des lycées professionnels, qui préparent au baccalauréat comme leurs collègues des lycées généraux et technologiques, sont recrutés au même niveau, mais sont classés par l’INSEE comme cadres intermédiaires (CS 42), alors que leurs collègues relèvent de la catégorie des cadres supérieurs (CS 34). De plus, les enseignants des lycées professionnels sont inspectés, comme dans l’enseignement primaire, par des inspecteurs de l’Éducation nationale (IEN), sous-classés par rapport à leurs collègues inspecteurs pédagogiques régionaux-inspecteurs d’académie (IPR-IA), dont relèvent leurs collègues des lycées généraux et technologiques.
Tirer vers le haut l’enseignement professionnel, c’est non seulement accroître la compétitivité de notre économie, mais aussi contribuer à réduire le fossé qui subsiste entre la France de l’enseignement professionnel, et celle qui l’ignore.
Propos recuellis par Djéhanne Gani
