« Alors écoutons les enseignants, ils disent leur malaise, leurs pertes de repères, la désespérance de toute une profession qui n’a cessé d’essuyer des changements incessants de programmes jamais évalués, de formations fantômes, la perte d’attractivité du métier. Ils racontent une école qui, depuis J-M Blanquer, subit une gouvernance autoritaire et verticale en supprimant tous les fonctionnements démocratiques tant au niveau des établissements que des responsabilités des associations et syndicats pour accompagner, contrôler les évolutions du système. Cette journée de réflexion a dit clairement non à une école injuste. » Le collectif Riposte partage les échanges et réflexions d’une journée riche d’échanges.
Le 17 mai dernier, « Riposte-éducation » a tenu une deuxième journée de réflexion à Paris contre l‘école injuste. Elle a rassemblé des représentant.es des associations de spécialistes, des mouvements pédagogiques, des universitaires, chercheurs et chercheuses en éducation, des organisations syndicales d’enseignants, des représentant.es des parents d’élèves et des organisations humanitaires. Deux tables rondes dans la matinée ont permis d’établir le constat des formes traditionnelles de l’échec scolaire très socialement marqué que produit toujours le système scolaire et universitaire français, et ceci malgré l’apparente démocratisation de l’accès aux baccalauréats. Mais aussi des formes diffuses produites par les choix décomplexés d’un retour à la sélection sociale assumée dont le soi-disant « choc des savoirs » est devenu l’emblème.
« On demande finalement aux élèves d’être intelligents »
Lors de la première table ronde, le représentant de la FSU-Snuipp, s’appuyant sur les résultats des grandes enquêtes internationales a montré à quel point le système français produit plus qu’ailleurs une sélection fortement marquée par l’appartenance sociale. La représentante de la FCPE a relaté la difficulté de montrer aux familles populaires les dangers de la constitution de groupes homogènes au collège, la tendance d’une part importante de la population à accepter le tri des élèves et la déstructuration des classes qui en est la conséquence. Le changement prévu du statut du Diplôme du Brevet transformé en examen d’entrée au lycée a cependant « éveillé les consciences » au moment où s’organisait la mise en œuvre de la réforme Attal.
Elisabeth Bautier, sociolinguiste et chercheuse en sciences de l’éducation à Paris 8, constate l’élévation constante de ce que les élèves doivent savoir pour comprendre un monde complexe. On demande moins aux élèves de restituer des connaissances, de mémoriser et beaucoup plus de raisonnement. « On demande finalement aux élèves d’être intelligents », affirme-t-elle. Or, les enseignants ont tendance à proposer aux enfants de milieu populaire un « régime mineur » en proposant des textes courts et transparents qui ne relèvent pas des savoirs d’un régime majeur de travail pourtant nécessaire pour apprendre à penser.
La suppression des procédures d’orientation
Fabrice Dhume, sociologue, a rendu compte également des discriminations scolaires qui tendent à des discriminations socio-raciales à partir d’une enquête dans un collège de la banlieue lyonnaise. Bernard Desclaux, ancien directeur de CIO, a complété le tableau des discriminations en montrant à quel point dans les procédures d’orientation c’est le processus de l’évaluation individuelle justifiant la méritocratie qui imprime notre système. C’est pourquoi la suppression des procédures d’orientation comme expression de ce processus est pour lui une nécessité pour envisager un réel changement de notre système éducatif. Enfin, Philippe Champy, co-auteur de « Contre l’école injuste » a retracé l’histoire et la responsabilité des contenus scolaires dans les formes de discriminations : le choix des savoirs enseignés est aussi source d’injustice car en excluant de l’École certains savoirs indispensables à l’expression de tous les talents et au bon fonctionnement d’une société démocratique, on prive nombre d’élèves d’apprentissages essentiels qu’ils ne peuvent acquérir en dehors de l’École.
Pédagogie de la soumission
L’après-midi a été consacrée à des ateliers de réflexion. On y a évoqué de nombreuses questions relatives à la définition et au sens des savoirs, aux modes d’élaboration et de validation de programmes scolaires qui tiendraient mieux compte des savoirs techniques, des savoirs de l’expérience, des savoirs sociaux et donneraient aux élèves le pouvoir d’agir ; on y a contesté la notion de fondamentaux, la prolifération des instructions venues d’en haut et ne laissant aucune place à l’expertise professionnelle des personnels d’enseignement et d’éducation. Nécessité de sortir d’une logique programmatique pour une vision globale des contenus et d’accepter une vraie organisation curriculaire intégrant tout le processus de formation, y compris l’évolution des disciplines scolaires. Résumant ainsi une partie des discussions, Yves Reuter, professeur à l’université de Lille a démonté l’articulation actuelle entre politique, structure et pédagogie en prenant l’exemple de l’imposition d’une « pédagogie explicite » où les enseignants et les élèves aussi deviennent des exécutants : une pédagogie de la soumission.
Alors écoutons les enseignants, ils disent leur malaise, leurs pertes de repères, la désespérance de toute une profession qui n’a cessé d’essuyer des changements incessants de programmes jamais évalués, de formations fantômes, la perte d’attractivité du métier. Ils racontent une école qui, depuis J-M Blanquer, subit une gouvernance autoritaire et verticale en supprimant tous les fonctionnements démocratiques tant au niveau des établissements, que des responsabilités des associations et syndicats pour accompagner, contrôler les évolutions du système.
Cette journée de réflexion a dit clairement non à une école injuste. Un élève de quartier populaire coûte beaucoup moins cher que son camarade d’une école des beaux quartiers parisiens. Un élève de classe préparatoire bénéficie de moyens bien supérieurs à un élève de REP ou un étudiant d’université. Un déficit auquel il faut ajouter le nombre de jours d’absence d’enseignants non remplacés et ce dans les établissements ou le taux de pauvreté et les difficultés des familles explose. Mais elle a dit surtout que ni les contenus, ni la formation des enseignants, ni les structures, ni les règles d’orientation-affectation des élèves et des étudiants ne sont faits pour les élèves de milieu populaire.
Le collectif Riposte
