« Les inégalités persistent, et nous pensons que c’est en partie dû à un manque de rôle modèles – que ce soit dans les livres d’histoire ou dans l’espace médiatique actuel » affirment les trois doctorantes qui ont pour objet de recherche les étoiles. Leïla Bessila, Lucie Cros et Romane Cologni sont aussi les auteures d’Audacieuses ! dix femmes qui ont marqué les sciences, un livre pour « rendre ces portraits de femmes inspirantes toujours plus accessibles ». Elles ont fondé l’association Projet Matilda en 2024 pour mettre en lumière les femmes scientifiques, souvent invisibilisées. Les femmes représentent 30% des chercheurs, et 19% en mathématiques. Les écarts entre les filles et les garçons se creusent dès l’école primaire.
Comment est né ce livre et pourquoi ?
Ce livre découle de l’exposition itinérante « Lumière sur les Femmes de Sciences » que nous avons créée au printemps 2024. Le but étant de pouvoir se déplacer pour aller à la rencontre du grand public, et surtout d’un public jeune. L’idée du livre a suivi très naturellement, pour rendre ces portraits de femmes inspirantes toujours plus accessibles. Un livre circule bien plus facilement qu’une exposition !
C’est un ouvrage pour tous et toutes, le niveau de vulgarisation est compréhensible dès la fin du collège, et peut également profiter aux adultes ! Il trouvera aussi bien sa place dans votre bibliothèque, que dans le CDI du lycée de votre commune ou à la bibliothèque municipale.
Comment expliquez-vous que les écarts de réussite entre les filles et les garçons se creusent aujourd’hui ? pourquoi plus d’inégalité aujourd’hui alors qu’on est peut-être plus sensible à la question de l’égalité de genre ?
Les inégalités persistent en effet, et nous pensons que c’est en partie dû à un manque de rôle modèles – que ce soit dans les livres d’histoire ou dans l’espace médiatique actuel. Les biais sociaux restent très présents dans notre représentation des sciences et nous influencent parfois malgré nous à encourager tel élève à poursuivre ses efforts plutôt qu’un·e autre.
Cela dépend aussi de ce qu’on englobe dans le mot réussite, car au niveau du doctorat (Bac+8) la parité est globalement atteinte, mais dépend beaucoup du domaine scientifique. Or au fur et à mesure que les échelons hiérarchiques sont gravis, la proportion de femmes diminue jusqu’à atteindre 21% qui dirigent des recherches. C’est ce qu’on nomme le phénomène du tuyau percé.
Comment y remédier ?
La science n’échappe pas aux préjugés, malheureusement ceux-ci peuvent parfois laisser penser qu’elle n’est accessible qu’aux jeunes de milieux privilégiés ou que ce sont des carrières de “garçons”. Heureusement, ce n’est pas le cas et de nombreuses initiatives variées tâchent de défaire l’imaginaire collectif de ces clichés. La nôtre n’est qu’une parmi beaucoup et nous vous invitons à aller voir les pièces de théâtre, les expositions, les films, lire les articles qui parlent des femmes scientifiques, actuelles ou passées. Nous avons souhaité de plus mettre en avant la diversité de ces femmes scientifiques, en montrant différentes origines ethniques et sociales, ainsi que différents parcours de vie afin que tout le monde puisse s’identifier.
Vous avez créé une association Projet Matilda et proposez des activités et ateliers scientifiques aux élèves. Pensez-vous qu’un travail d’éducation et de vulgarisation puisse contribuer à réduire ce fossé de genre dans les choix d’orientation et la réussite des filles dans les domaines scientifiques ?
Absolument ! Diversifier l’image que l’on se fait du métier de scientifique permettra autant au corps enseignant d’être moins biaisé, qu’aux jeunes filles et garçons d’être plus inclusifs et de moins se censurer quant à leurs choix d’orientation notamment. C’est notamment pour cela que nous avons tenu à ce que notre exposition soit itinérante : pour aller à la rencontre du plus grand nombre de personnes, car l’éducation a un rôle très important à jouer.
Pour nous, ces échanges sont cruciaux. Le but est de montrer aux jeunes que la science n’est pas barbante, que l’on peut s’y amuser, et ce quel que soit leur genre, l’origine ou le milieu social. Nous cherchons par l’éducation et la vulgarisation à leur montrer une image plus égalitaire des sciences. Si vous souhaitez recevoir l’exposition dans votre établissement, ou si vous avez tout simplement des questions, n’hésitez pas à nous contacter !
Quels ont été votre parcours et expérience personnels ?
Leïla : J’ai effectué une prépa scientifique, et intégré l’École des Mines de Paris après. C’est grâce à mon professeur de physique de classe préparatoire que j’ai eu envie de faire de la recherche, il faisait toujours des analogies entre la physique et la vie quotidienne ! J’ai complété ma formation d’ingénieure par deux master 2, un en physique des plasmas (Université Paris-Saclay), puis un en mathématiques appliquées pour la physique (ENS Ulm/ Paris Dauphine). J’ai aussi toujours enseigné les maths et la physique en parallèle de mes études, une activité de transmission qui m’est très chère. Je suis maintenant en thèse en astrophysique et je travaille sur la modélisation théorique des ondes dans les étoiles. C’est une thématique fascinante puisque grâce à ces ondes on arrive à mieux connaître les astres. À titre personnel, je trouve que les sciences manquent de diversité à de nombreux égards. Je passe donc du temps avec les jeunes pour montrer que tout le monde peut s’orienter dans cette voie !
Lucie : Depuis toute petite je trouve les sciences fascinantes. Déjà enfant j’avais toute la collection des dvd C’est pas sorcier ! J’ai commencé ma scolarité primaire et secondaire en banlieue parisienne, où j’ai grandi, puis j’ai rejoint un lycée puis une classe préparatoire Maths/Physique à Paris. A l’issue de cette classe préparatoire, j’ai intégré l’Ecole des Mines de Paris, où j’ai rencontré Leïla. Même si les Mines sont une école d’ingénieur, je savais que je voulais faire de la recherche, et que cette voie était aussi bonne qu’une autre pour arriver à mon objectif. Après mon diplôme, j’ai poursuivi avec le Master 2 Astronomie et Astrophysique de l’Observatoire de Paris, où j’ai rencontré Romane. Depuis je suis en thèse, et je travaille sur les caractéristiques physico-chimiques de certaines nébuleuses.
L’avantage de l’astrophysique, c’est que ça intéresse beaucoup de monde. Je fais donc de nombreuses interventions de médiation scientifique auprès d’un public très varié, et j’adore ça ! Je trouve ça important de diffuser la science de manière générale, et de former tout le monde à ce qu’est l’esprit critique et la démarche scientifique.
Romane : J’ai un parcours entièrement académique et j’ai eu la chance d’étudier dans de nombreuses universités tout au long de ce parcours. J’ai commencé à l’Université de Sciences et Technologies de Bordeaux, j’ai ensuite passé une année à l’Université de Californie à Berkeley, puis j’ai intégré l’École normale supérieure pour le Master 1, avant de rejoindre l’Observatoire de Paris pour y étudier en Master 2 et enfin en doctorat. Autant d’expériences variées et enrichissantes qui m’ont permis de m’ouvrir l’esprit et de découvrir différentes méthodes d’apprentissages notamment. Et si les femmes qui m’ont enseigné pendant ces 5 années d’études ont été très rares, j’ai tout de même eu la chance d’être soutenue et encouragée tout au long de mes études.
Je suis actuellement en deuxième année de thèse, et ma recherche porte sur l’évolution des galaxies et les conditions de formations d’étoiles dans des galaxies spirales géantes.
Propos recueillis par Djéhanne Gani
Leïla Bessila, Romane Cologni, Lucie Cros: Audacieuses! 10 femmes qui ont marqué les sciences. Edp sciences, mars 2025.
